La lectio divina et le Rosaire

 Or, pendant des siècles, les communautés ont médité l'Écriture chaque jour de longues heures. Il suffit pour s'en rendre compte de feuilleter les auteurs médiévaux ou bien des auteurs plus modernes, ceux dont on fait la matière de la « lecture spirituelle ».

Tous sont imprégnés de l'Écriture et celle-ci est enchâssée dans leurs œuvres, parfois jusqu'au point de ne plus permettre de distinguer la citation et le réemploi. Ce fondu enchaîné est le résultat de la lectio divina.

 La lectio divina n'est pas un exercice intellectuel ni une étude théologique de la Bible, comme elle n'est pas non plus une lecture utilitaire et moralisante visant à décocher une maxime de sagesse pour sa journée. Ces deux extrêmes sont utiles ; la théologie biblique est indispensable et l'usage personnalisé de l'Évangile est bénéfique, mais la lectio divina n'est rien de plus ni de moins qu'une lecture. Il s'agit de lire, c'est-à-dire de prendre connaissance d'un texte qui a quelque chose à nous dire. Cette connaissance est savoureuse, du goût de pain de la Parole de Dieu, mais elle n'est pas un exercice d'interprétation ou de réinterprétation. Trop de prédications ou de théories philosophico-exégétiques se croient obligées d'interpréter ce qui demande à être écouté tel qu'il se dit, avec les mots mêmes de Dieu. Lire, c'est accueillir les mots de celui qui parle, sans les traduire trop vite en d'autres mots. Ce qui vaut de la lecture de la Parole de Dieu vaut d'ailleurs de tout ce que nous lisons. Il faut retrouver le sens de la lecture, qui consiste à accueillir avant d'intervenir. Les mots disent avant de vouloir dire. Dans la lectio divina, nous prenons connaissance de ce que Dieu a dit et comment il l'a dit. Chaque livre de l'Ancien Testament ou du Nouveau a une cohérence, un plan, des thèmes majeurs que seule une lecture continue montre à son lecteur. Il faut lire la Bible presque comme un roman car c'est dans une lecture cursive qu'elle a le temps de dire ce qu'elle a à dire. La différence avec le roman est que Dieu qui y a parlé continue à parler à son lecteur. Lorsque, à propos de l'oraison, il a fallu concéder que Dieu n'y parlait pas avec des mots, c'est parce qu'il parle avec des mots dans cet autre lieu qu'est l'Écriture. Si l'on veut mettre son esprit et son cœur dans les mots de Dieu, c'est dans l'Écriture qu'il faut chercher.

 

Le Rosaire, quant à lui, trouve son origine non pas dans une apparition de la Vierge à saint Dominique, légende dont beaucoup de représentations artistiques entretiennent la mémoire, jusqu'au porche de la basilique du Rosaire à Lourdes, mais dans la mise en forme d'une prière, née au XVe siècle, par un dominicain, le bienheureux Alain de La Roche. C'est dire que le Rosaire est tout de même un bien de famille. D'une prière faite de plusieurs Ave Maria flanqués de Pater Noster et de Gloria Patri, répétés en boucle, Alain de La Roche fait une méditation structurée, sous la forme des mystères joyeux, douloureux et glorieux que nous connaissons. Au XVIIe siècle, saint Louis-Marie Grignion de Montfort, au demeurant tertiaire dominicain, y ajoute les fruits des mystères. Jean-Paul II crée la surprise en inventant les mystères lumineux, qui proposent à méditer de nouvelles scènes de la vie du Christ.

 

En outre, comme on sait, la prière du Rosaire, avec ses 150 Ave (avant de passer à 200) est la reprise des 150 psaumes tels qu'ils sont chantés dans l'Office divin. Historiquement, le Rosaire fut pensé pour être le bréviaire du pauvre, l'Office des illettrés, à une époque où le chant des Heures était devenu inaccessible au peuple chrétien, tant parce qu'il fallait savoir lire et lire le latin, que parce que, au XVe siècle justement, les chœurs des monastères et des cathédrales se hérissèrent de clôtures de pierres, les jubés, qui achevèrent de séparer les moines ou les clercs de la prière des petits. Tant pendant la Messe que pendant les Offices, il fallait bien s'occuper quand on ne voyait rien, ne lisait rien, ne comprenait rien. Le Rosaire fit partie des prières de remplacement pour tous.

 

N'est-ce pas le comble du snobisme que les dominicains, que l'on crédite d'un penchant pour l'intellectualisme, se fassent ainsi les promoteurs de la prière la plus simple ? Au contraire, c'est peut-être l'élégance de la Providence que de les ramener au réel, s'ils en ont besoin, en faisant d'eux les apôtres du bréviaire des pauvres. Il faut croire qu'ils s'y livrent de bonne grâce, dans la triple mesure où ils portent à leur ceinture un rosaire, pièce intégrante de leur habit ; où ils sont tenus, selon leurs Constitutions, d'instituer pour chaque Province et pour chaque couvent des responsables de l'apostolat du Rosaire ; et où ils doivent dire chaque jour, pour leur compte personnel, « le tiers du Rosaire », cinq dizaines de chapelet, étant sauves les complications mathématiques que pose l'introduction des mystères lumineuxc

 

L'intuition spirituelle et théologique de la prière est connue de tous : il s'agit de méditer sur les mystères du Christ, autrement dit sur les moments principaux de sa vie qui œuvrent à notre salut, en compagnie de la Vierge Marie. Bien sûr, celle-ci est honorée puisque les « Je vous salue Marie » sont les mots de cette prière et que certains mystères la concernent de près. On se souviendra toutefois qu'elle n'est pas la destinataire principale de cette prière mais son Fils. Le signe le plus éclatant de cette vérité est le fait qu'à Lourdes, Bernadette la vit apparaître en train de prier le chapelet. Marie n'allait tout de même pas se prier elle-même ! Elle prie le Christ et nous aide à le prier. L'inverse est vrai aussi et peut-être d'abord : plus on connaît le Christ et plus on aime sa Mère, première sauvée et première associée à notre salut. C'est assez dire que le Rosaire, qui n'a pas à rougir de sa simplicité, est un instrument poli par les siècles, à la disposition de tous et de ceux qu'effraient des prestations plus cléricales et plus élaborées. En nos temps de retour sauvage des religiosités et d'efflorescence des sectes, le Rosaire pourrait constituer la prédication catholique la plus populaire, même si, elle aussi, exige une pédagogie. Toute religion appelle une culture.

 

Prière liturgique et prière personnelle, loin de s'opposer, se complètent. Quelle que soit l'origine de chacun des éléments qui les composent, leur complémentarité est un bien commun de l'Église. Les dominicains essaient de vivre ensemble ces moments de prière.

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