L'étude

En deux mots, les Mendiants étaient mis en demeure ou bien de rester religieux et donc de s'enfermer dans les monastères, ou bien de continuer à prétendre occuper les villes et enseigner à l'Université et donc de ne plus se piquer d'être des religieux.

Thomas prit, avec Bonaventure, son homologue franciscain, la défense du droit des Mendiants à être à la fois des religieux et des prédicateurs. Il s'agissait pour lui davantage qu'un intérêt corporatiste, rien moins que de donner le droit d'exister à la vocation dominicaine à laquelle il avait consacré sa vie. Or l'un des témoins tardifs de cette querelle est son traité de la vie active et contemplative dans la Somme de Théologie. C'est là qu'il reprend en quelques mots l'essentiel de la vie apostolique par rapport, cette fois, à la vie monastique : la vie apostolique est supérieure à la vie qui n'est qu'active car elle est fondée sur la contemplation, mais aussi à la vie qui n'est que contemplative, car, par rapport à cette dernière, « il est plus grand d'illuminer les autres que de briller seulement »1.

Ainsi se trouve justifiée cette autre formule, voisine de la première, qui est devenue l'une des devises de l'Ordre des Prêcheurs, passant en toutes lettres dans nos Constitutions : « Contempler et transmettre la vérité contemplée »2. Il s’agit de transmettre, de contempler pour transmettre et d’étudier à la fois pour contempler et transmettre. Saint Dominique a voulu une parole prêchée qui fût d’abord priée et étudiée. Voici comment l’étude est nécessaire à notre vocation dominicaine.

 

Étudier comme tout le monde ou en vertu de la finalité ?

Il en va de l'étude comme de la prédication et de la prière : ce sont des tâches confiées à toute l'Église et non à une famille particulière. Tous les chrétiens sont invités à approfondir leur connaissance de la foi, tous les religieux et autres consacrés sont amenés à étudier pour se former et, surtout, tous les futurs prêtres font six ou sept ans d'étude pour se préparer au sacerdoce ministériel. Si les dominicains ne font pas exception à la loi commune de l'Église, ils ne semblent pas non plus pécher par excès, car leur temps d'études préparatoires au sacrement de l'Ordre n'est pas plus long qu'ailleurs. Si l'on crédite par exemple les jésuites d'un temps de formation exceptionnellement long (de dix à quinze ans) c'est parce que plusieurs de ces années sont consacrées à une formation autre que théologique, par exemple en vue d'enseigner les sciences dans un collège, et même intellectuelle, au profit de certains ministères. Le caractère cultivé d'une famille religieuse ne vient pas du nombre des années du séminaire ou de formation ecclésiastique, devant lesquelles tout le monde est à égalité. L'intellectualité de certains Ordres religieux, si tant est qu'elle soit une réalité, est une question d'esprit, c'est-à-dire de finalité poursuivie. On dit souvent que chez les dominicains l'étude est voulue comme un moyen en vue de la fin qui est la prédication et le salut des âmes, et qu'elle est nécessaire à ce point de vue. Pour traduire la même idée, il est meilleur de dire que l'étude – comme d'ailleurs la vie régulière et commune, et la prière – fait partie de la fin elle-même. Un moyen n'est qu'un moyen et, pour une fin donnée, on peut être amené à changer de moyen lorsque celui-ci devient moins adapté qu'un autre. Or, pour la fin de notre vocation, la vie régulière et commune, la prière liturgique et personnelle, l'étude elle-même, ne sont pas des moyens facultatifs ni réversibles, que l'on peut vivre ou non, l'un sans l'autre ou pour un temps. Ils constituent chacun un des éléments de la fin même, ils font partie de la fin qui est la prédication, ils sont déjà œuvre de prédication, non seulement parce qu'ils contribuent à la préparer directement mais parce qu'ils constituent notre première prédication. On prêche par ce que l'on est avant de prêcher par ce que l'on dit ou fait.

Il nous est parfois difficile, à nous dominicains et peut-être aux prêtres en général, de nous le rappeler assez, pour des motifs que nous nous hâtons de théoriser au nom de l'urgence apostolique ou du don de soi, alors qu'il s'agit le plus souvent du réflexe masculin de parler de ce qu'on fait plus que de ce qu'on vit, du faire et non de l'être. Il nous faut rester amoureux et pas seulement de nos prétendus « défis apostoliques » et autres exploits qui n'impressionnent que nous. L'étude est donc partie prenante de la fin de notre vocation qui est la prédication. Encore faut-il savoir de quelle étude il s'agit et dans quelle perspective.

 

 

 

Intellectuels ou serviteurs de la vérité

 

Mieux vaut dire les choses ainsi : il n'y a pas d'Ordres religieux fondés pour la vie intellectuelle, mais il y en a qui la cultivent en vertu de leur charisme. On ne consacre pas sa vie à Dieu, laissant tout, une famille, une carrière, le monde enfin, pour une vie intellectuelle censée nous ouvrir aux problèmes du monde auquel on vient de renoncer et avec lequel, quoi qu'on en dise, on ne vit pas de plain-pied. Il en va d'une vie intellectuelle comme d'une activité professionnelle de type profane, activité qu'une génération ou deux de clercs embrassa dans les années 60 à 80. S'il s'agit d'établir la présence du Christ dans une vie professionnelle, autant rester laïc pour le faire. Non seulement on y est plus performant mais c'est la vocation des laïcs de sanctifier le temporel. En outre, qui aujourd'hui donnerait sa vie à Dieu selon les modalités d'une consécration, pour mener dans le cadre de celle-ci une vie professionnelle qui a toutes les chances d'être plus efficace sans cette consécration ? La sécularisation des consacrés a quelque peu brouillé les cartes, faisant des clercs des laïcs et des laïcs des clercs. Pour la vie intellectuelle, il en va de même. Si l'on appelle vie intellectuelle une vie d'enseignant ou de chercheur en matière profane, mieux vaut sans doute la poursuivre dans le cadre d'une sainteté de laïc. Non qu'il soit nocif pour un(e) consacré(e) de s'y adonner, encore qu'une vie passée à s'occuper d'autres choses que de Dieu quand on a donné sa vie à Dieu puisse avoir des effets desséchants et déséquilibrants, mais il y a aujourd'hui trop peu de prêtres et de religieux pour qu'ils s'occupent de choses extrinsèques à l'annonce de l'Évangile. Au reste, il n'est pas certain qu'aujourd'hui la plupart des jeunes qui envisagent de donner leur vie à Dieu le fassent dans la perspective de conserver dans un cadre clérical ou monastique le métier qu'ils auraient eu les coudées plus franches d'exercer en restant dans le monde.

La vie intellectuelle d'un clerc, d'un religieux et d'un dominicain revêt donc une couleur particulière. Elle n'est ni voulue pour elle-même ni adonnée à n'importe quel domaine, mais s'attache plutôt à ce qui relève de l'enseignement de la foi, et demeure soumise à cet enseignement considéré comme une prédication. Concrètement, un dominicain, dont la vocation est d'être frère prêcheur, va mettre ses heures de travail et même la spécialisation qui est peut-être la sienne au service de l'enseignement de la foi, quelles qu'en soient ensuite les formes, intellectuelles ou non. Question d'intention, de perspectives, de proportions entre ce qu'il vit et ce qu'il dit. Maintenant, mieux vaut ne point s'illusionner sur les capacités intellectuelles corporatistes de certains « grands Ordres religieux ». On ne prête qu'aux riches mais, si les années 1930 à 1960 ont intellectuellement brillé d'un éclat particulier, par exemple en France, la période qui est la nôtre est beaucoup plus modeste. La principale raison en est le problème du nombre – raison qui gouverne bien des choses dans l'Église en France aujourd'hui – c'est-à-dire la baisse des effectifs. Une autre raison, étonnante pour le public mais qu'il ne convient pas de dissimuler, est le relatif désintérêt desdits Ordres pour les domaines de la vie intellectuelle au cours des quarante dernières années. Ce désintérêt, peut-être jamais avoué tel, mais vécu ainsi dès lors que les priorités furent définies et vécues en vue d'autres domaines, comme ceux de la justice sociale, de la militance politique ou d'une pastorale de base, eut pour conséquence d'appauvrir la vie intellectuelle de ces institutions. Celles-ci en prennent la mesure maintenant, mais il y a du retard à rattraper ; elles s'aperçoivent aussi de ce que certaines militances pouvaient avoir d'idéologique ou de ce qu'elles ont de daté ; de ce qu'elles comportaient, notamment pour les dominicains, de contre-emploi. Certaines « priorités » apostoliques typées que les dominicains se donnèrent leur allaient comme leurs tutus aux hippopotames du Fantasia de Walt Disney. Par exemple, la mode tiers-mondiste qui eut cours un temps permit d'organiser des colloques sur la pauvreté, internationaux donc coûteux (à considérer la somme des places d'avion des participants), tout cela dans un pays pauvre mais dans un hôtel de luxe. Sans compter qu'en certaines matières pratiques nous sommes davantage doués pour discourir sur l'action que pour agir. Si certains ont agi et donné leur vie à de tels ministères difficiles, ont vécu eux-mêmes pauvrement et se sont battus pied à pied pour la justice au prix de leur propre tranquillité, la plupart se sont complu dans la phraséologie.

Un certain recentrage s'opère sur l'essentiel, et parce que les temps changent et parce que l'on est toujours renvoyé au cœur d'une vocation dans la grâce de laquelle on a donné sa vie à Dieu. Cela ne suffit pas à faire de nous des intellectuels, mais contribue à intégrer de façon harmonieuse la recherche de la vérité à notre vocation. Alors seulement est-il rendu possible à certains de consacrer leur temps et leurs forces à un métier plus intellectuel, philosophique, historique ou surtout théologique. Du reste, de tels professionnels, qui enseignent ou s'adonnent à la recherche ont toujours été minoritaires mais, puisque ce sont eux surtout qui écrivent, ils deviennent plus connus que ceux qui n'écrivent pas. De là vient une part de notre réputation, mais celle-ci dissimule la variété des vocations à l'intérieur de l'Ordre dominicain. D'ailleurs, si les plus avertis peuvent parvenir à citer une poignée de dominicains plus connus en France du fait de leurs prestations télévisées ou de leurs écrits, ils sont surpris d'apprendre qu'il s'en trouve quelque six cents autres non moins adonnés à leur ministère. Saint Dominique n'a rien écrit, il n'en a pas moins été un bon dominicain.

 

Une spiritualité de l'étude

Lorsque les gens demandent quelle est notre spiritualité, nous sommes obligés de répondre : « aucune ». Nous n'avons pas de spiritualité pour deux raisons, la première est que cela n'existe pas encore au XIIIe siècle et la seconde que la théologie et notre vie dans son ensemble en tiennent lieu.

Qu'est-ce qu'une spiritualité ? C'est une façon de prier, de penser et de vivre en mettant l'accent sur certaines valeurs évangéliques. L'accent engendre une préférence et laisse certains autres éléments davantage dans l'ombre. Rien que de très normal, mais une telle façon de faire est le fruit de l'époque moderne, c'est-à-dire à partir du XVe siècle, par exemple avec l'Imitation de Jésus-Christ, berceau de ce qu'on a appelé la dévotion moderne (devotio moderna), qui met en scène un face à face entre le Christ et l'âme. L'idée de spiritualité est moderne en ceci qu'elle favorise plutôt la dévotion individuelle que la prière commune. Au Moyen Âge, au contraire, le lieu principal de la vie spirituelle reste la communauté rassemblée pour la liturgie. La prière conserve dans les Ordres médiévaux quelque chose de cette universalité, tant parce qu'elle est d'abord liturgique que parce qu'elle ne cherche pas à mettre l'accent sur un point de la vie spirituelle plutôt que sur un autre. De ce fait, ce sont les éléments qui composent la vie dominicaine, prière liturgique et personnelle, vie régulière et commune, étude et prédication qui constituent l'armature spirituelle qui nous fait vivre. Point n'est besoin de privilégier un aspect de la dévotion, puisque l'ensemble de la vie liturgique introduit aux mystères du Christ ; point n'est besoin non plus d'élaborer des méthodes de vie intérieure, puisque cette louange commune nous précède et nous fait entrer dans la prière ; point n'est besoin enfin d'élaborer un corps de doctrine spirituelle, puisque c'est la théologie comme telle qui nous nourrit. Voilà pourquoi nous n'avons pas de spiritualité. Au pire, on peut concéder que notre spiritualité recouvre cet ensemble comprenant notamment la liturgie, la théologie et le Rosaire. Mieux vaut pourtant ajouter que ces éléments ne sont pas vécus au premier chef comme une spiritualité, c'est-à-dire comme une volonté de rétrécissement du donné chrétien à certains de ses éléments ou une piété s'appliquant de façon par trop privilégiée à ceci ou bien à cela. Rien ne l'empêche, mais un quelque chose de médiéval en nous nous retient dans cette démarche d'appropriation, et nous donne de préférer une manière plus large et plus objective d'embrasser toutes les facettes du mystère de Dieu.

Cela dit, il n'est pas exclu que l'on puisse parler d'une spiritualité dominicaine, à considérer l'histoire des mystiques et autres auteurs spirituels de l'Ordre, que l'on commence à mieux connaître ces années-ci après une période de relatif oubli : sainte Catherine de Sienne, illettrée et docteur de l'Église, les Mystiques Rhénans (Maître Eckhart, Henri Suso, Jean Tauler), en France Louis Chardon au XVIIe siècle, le bienheureux père Cormier au XIXe, etc. Tous ont honoré la vocation dominicaine en approfondissant le lien entre la doctrine de la foi, qui est l'œuvre de Dieu, l'étude de la théologie, qui est œuvre humaine, et la vie spirituelle, divine et humaine, la charité infusée par le Saint-Esprit étant ensuite vécue sous le régime des vertus et des dons.

C'est ainsi qu'il convient d'envisager une spiritualité de l'étude, qui consiste à nous conduire et nous reconduire aux mystères de la foi dans leur intégralité et leur intégrité. L'étude de la théologie nous apprend l'objectivité de ce qui est à croire et à aimer, puisque c'est Dieu qui le révèle et nous l'enseigne dans son Église. Elle approfondit en nous cette humilité de l'intelligence et du cœur qui consiste à servir le mystère plutôt qu'à se servir de lui, école de dépossession qui est peut-être l'un des lieux, car il en existe, de l'humilité dominicaine, avec celle qu'apprend la vie commune, son esprit de service et l'humour de ses frères.

 

L'étude comme ascèse

Nos Constitutions signalent l'étude comme « une forme d'ascèse »3. En effet, éloignés du travail manuel et peu coutumiers d’une ascèse physique empêchant aussi bien l’étude que la prédication, c’est l’étude qui se trouve être le lieu de notre ascèse dominicaine. Étonnante remarque des Constitutions, qui ne signalent l’étude ni comme un luxe ni comme un métier mais comme un lieu de combat.

De quel combat s'agit-il ? D'une lame à double tranchant, le combat du travail et celui de la solitude que le travail entraîne. Le travail intellectuel fatigue comme tout labeur et, après les années déjà longues de la formation en vue du sacerdoce ministériel, surtout si comme souvent aujourd'hui on est entré assez tard au noviciat, demeurer à sa table de travail au fond de sa cellule a quelque chose d'un feu de torche qui se consume autant qu'il éclaire. Rester ainsi chez soi à se battre avec des livres, même si l'on est heureux de pouvoir s'y adonner, quand tant de gens souhaitent le faire et ne le peuvent pas, même si ce que l'on étudie élève l'âme aussi bien que l'intellect, est une épreuve de solitude. Or nous sommes des apôtres et des prêtres, qui aimons rencontrer les gens, les écouter et leur parler ; qui aimons aller et venir dans les apostolats qui ne sont pas liés à la géographie d'une paroisse ; qui aimons aussi marcher sac au dos sur les routes avec des étudiants ou des scouts, faire chanter une chorale ou emmener un groupe en pèlerinage. Quand on est à tout cela on n'est pas chez soi à étudier et, quand on étudie, on ne rencontre pas les gens. Certes, tout dominicain est invité à équilibrer les ingrédients qui composent sa vie et à honorer le plus grand nombre possible de ces dimensions. Il n'en reste pas moins qu'à certains moments ou en vue de certaines tâches il faut aussi faire des choix. Aimer, c'est choisir ; choisir, c'est préférer et préférer c'est renoncer. Pour continuer à étudier quand on est prêtre, il faut le choisir, le préférer et renoncer à d'autres joies. Il n'est pas jusqu'à la vie d'un jeune frère en formation qui ne comporte une part d'initiation à l'apostolat, laquelle exige de la même façon l'acquisition d'une discipline. Il faut apprendre à dire non, en cela consiste aussi l'ascèse de l'étude.

 

Une étude pour la vie de l'Église

Le premier effet de l'étude est de nourrir l'intelligence et le cœur de celui qui s'y livre, surtout s'il s'agit de l'étude de la Parole de Dieu ; mais cet effet, pour être le premier, n'est pas le seul. Le second est celui du service de l'Église et par elle du monde. De même que les autres éléments qui composent la synthèse dominicaine, comme le disent nos Constitutions, œuvrent non seulement à notre sainteté personnelle mais aussi directement au salut du prochain, de même doit-il en être de notre étude. Ce salut et cette sainteté du prochain sont le point focal qui aide à faire certains choix dans les matières à étudier et la façon de les aborder. Tant pour autrui que pour soi-même, il y a une « sainteté de l'intelligence », selon l'expression de Maritain, à acquérir et à approfondir4.

Comment inventer en théologie ? La théologie n'est pas qu'un dépôt. C'est la foi qui se transmet comme un dépôt, celui de la doctrine de toute la communauté chrétienne, enseigné fidèlement sous l'autorité de ses pasteurs, successeurs des Apôtres. La théologie, effort d'intelligence de la foi, appelle davantage la nouveauté. Elle assume la Tradition de l'Écriture et des Pères, des Docteurs et des philosophes, opère un discernement sur nombre d'apports contemporains, avec autant de sympathie que d'acribie, et tâche d'aller plus loin. Quelles sont les conditions de la nouveauté, qui soient autres que des provocations anti-magistérielles de comptoir ? Outre l'amour de la Parole de Dieu, de l'Église et de la prière, elles sont trois, l'une facile, la seconde plus ardue et la troisième franchement difficile. La première est un travail acharné ; la seconde, la maîtrise de la Tradition chrétienne ; la troisième, une once de génie.

Cela dit, un double problème se pose, celui de l'affaissement de la culture commune et celui des besoins de l'Église. Malheureusement, il n'est pas difficile aujourd'hui de passer pour un intellectuel. Un prêtre qui utilise quelque mot savant – ce qu'il ne devrait jamais faire en prédication et à peine dans la conversation – ou un dominicain qui semble s'amuser avec deux ou trois concepts semblent d'une inaccessible intellectualité. Devant un public actuel d'étudiants, il est aisé de dominer ou d'éblouir, tant ceux-ci, qui accumulent les performances universitaires dans des matières aussi profanes que peu littéraires, semblent souvent désarmés devant un discours cultivé ou doctrinal. La conséquence en est que nous pouvons très vite ne plus faire d'efforts intellectuels d'approfondissement et de lectures. Un jeune prêtre aura peu de stimulations intellectuelles venant de son public, si bien qu'il lui semblera souvent en savoir trop. Seuls certains groupes ou certains lieux peuvent constituer une exigence de dépassement. Bref, l'apostolat, même par mode de conférences, peut engendrer aujourd'hui une certaine paresse intellectuelle et il faut un certain temps pour s'en apercevoir. La cause de tout cela est l'abaissement du niveau culturel de tous et particulièrement de celui de l'enseignement des vérités de la foi. Chez les jeunes chrétiens, il est rare que le catéchisme reçu ait été consistant et intellectuellement stimulant. Ils sont accoutumés à fournir un effort scolaire et universitaire mais pas quand il s'agit des choses de la foi. Un débroussaillage théologique s'impose pour eux, d'autant plus qu'ils découvrent des merveilles quand ils commencent à approfondir. Grande est la responsabilité des pasteurs en France, y compris dans le haut clergé, d'avoir laissé le catéchisme se vider de son contenu doctrinal. On a trop appliqué le mot d'ordre d'une « foi qui ne s'enseigne pas ». On a lobotomisé l'intelligence croyante et, à présent, la prise de conscience et le rattrapage relèvent de la chirurgie lourde.

La perte de certains instruments intellectuels – la culture chrétienne et les mots pour la dire – intervient au moment où s'opère un sursaut de la conscience de la communauté chrétienne concernant la nécessité d'évangéliser les âmes en enseignant la foi. Ce paradoxe n'est pas sans cruauté. Il en va de même d'une période où, enfin, séminaires, maisons de formation ecclésiastiques, noviciats et autres couvents d'études retrouvent une certaine vigueur spirituelle et théologique, au moment où retombe le nombre des candidats à ces maisons de formation, faute de chrétiens pour donner des vocations. L'enthousiasme est là, la soif d'apprendre aussi, et les combats idéologiques sont des morts qui enterrent leurs morts. Ne manque à ce renouveau qu'un nombre plus étoffé de participants, et la conviction que la culture chrétienne est à mettre au service de l'évangélisation.

La difficulté à comprendre l'importance de l'étude, s'il en est une, chez les jeunes clercs en général et même parfois chez les jeunes dominicains, réside peut-être dans le fait que les expériences apostoliques qui sont les leurs actuellement ou qui le furent avant de donner leur vie les mettent aux prises avec une génération de croyants ou d'incroyants qui n'envisagent pas fréquemment la médiation intellectuelle dans leur recherche religieuse. Ce phénomène de génération se situe à l'inverse de la génération 68, attachée au contraire, ou du moins le croit-elle, à une confrontation avec la culture et à un discours critique lui-même cultivé. Nos jeunes apôtres découvrent un monde en entrant en théologie, celui de la Bible, de l'histoire de l'Église, des grands auteurs chrétiens, de la tradition de la doctrine de le foi par la communauté ecclésiale et le Magistère, du raisonnement théologique. De même, il n'est pas rare que nombre de laïcs chrétiens, fervents et attachés à œuvrer à l'évangélisation, y compris dans le cadre d'une vie professionnelle, considèrent l'enseignement de la foi comme une nécessité mais aussi comme une gêne, influencés qu'ils sont sans toujours le savoir par un vieux fonds anti-intellectualiste qui continue de marquer une partie de la spiritualité française autant que plusieurs des milieux catholiques.

C'est assez dire qu'à l'effort de l'étude s'ajoute celui de l'estime portée à l'étude, estime qui doit aller jusqu'à considérer celle-ci comme nécessaire dans le cadre de la vie spirituelle, de l'évangélisation et d'un charisme chrétien qui ne soit pas le fait que de quelques spécialistes. À moins qu'au contraire une certaine prévention contre le caractère doctrinal lié à l'enseignement de la foi soit dû, plus ou moins consciemment, à l'effort que celui-ci demande. On rejoint alors les caractéristiques d'une génération portée au consumérisme chrétien et au sentimentalisme spirituel, dont l'écran a supplanté le livre et dont le quiétisme serait le nom noble recouvrant une certaine tentation de paresse.

Voici un dominicain, enfermé entre les quatre murs de sa cellule, assis à son bureau et méditant sur le cours des choses et le salut des âmes. Lui-même parfois se laisse aller à penser que tout cela n'est rien et que, devant l'abondance de la moisson et le nombre de plus en plus ridicule des ouvriers, le mieux est de sortir à grands pas, d'affronter le soleil ou la froidure, les manches retroussées et la parole embrasée. Il n'aura pas toujours tort et sera bien inspiré de mettre de temps en temps le nez dehors au lieu de disserter en chambre sur l'ouverture au monde. Toutefois, il aura aussi à cœur de discerner d'où vient la voix qui lui susurre de laisser ainsi, comme Méphistophélès dans la Damnation de Faust de Berlioz, le « fond de ses bouquins » et le « fatras de (sa) philosophie ». Le Diable aime les chrétiens incultes et les apôtres ignorants. Il raffole en particulier du dominicain qui ne sait rien mais croit tout savoir, drapé dans le prestige des siècles plutôt qu'enchaîné à ses heures d'étude.

1 Somme de Théologie, IIa-IIæ, qu. 188, a. 6.

2 Id., qu. 188, a. 7. Cf. Livre des Constitutions et Ordinations des Frères de l'Ordre des Prêcheurs 1, ˜ IV.

3 Cf. Livre des Constitutions et Ordinations des Frères de l'Ordre des Prêcheurs, ˜ 83.

4 Jacques Maritain, Le Docteur angélique (1930), in Œuvres complètes, t. IV, Fribourg, Suisse, Éditions Universitaires, Paris, Éditions Saint-Paul, 1983, chap. III, II. 3, p. 101.

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