Notre vie est une prédication

Tout ce qui précède devrait aider à comprendre que notre parole n'est pas vaine si elle puise sa force dans l'ensemble d'une vie dont tous les éléments se prêtent mutuellement secours et constituent ensemble la « vie apostolique » dominicaine.

Vie religieuse à la façon des Apôtres et de saint Dominique, vie régulière et commune, prière liturgique et personnelle, étude, tout cela n'est pas un entassement de moyens en vue de la fin, mais fait déjà partie de la finalité elle-même, la prédication et le salut des âmes.

C'est la Parole de Dieu qui est la source commune de ces éléments, Parole qui doit d'abord être écoutée dans le silence, selon le vieil adage : « le silence est le père des Prêcheurs ». Des communautés sans silence sont donc des établissements pour orphelins. De même, la vie en communauté est le premier lieu de notre prédication, comme l'est pour l'homélie celle de la Messe conventuelle. C'est la nature des choses que des couvents où l'on vit bien soient aussi ceux où l'on prêche bien.

Il ne s'agit d'aucune façon de réduire notre champ d'apostolat au lieu où nous vivons, pas plus que nous ne sommes autorisés à considérer le couvent comme un hôtel où l'on revient trois jours par mois pour prendre son courrier et changer son linge, cette tentation-ci étant beaucoup plus répandue que cette tentation-là. Il s'agit plutôt de dire une fois de plus combien chacun des éléments qui composent la synthèse dominicaine œuvre directement à la prédication au sens obvie. Un seul élément vient à manquer et toute la prédication est dépeuplée.

Une certaine tradition romantique ou au contraire contemporaine fait parfois penser que l'audace d'un apostolat vient de la distance géographique de celui-ci avec le couvent d'où le frère est envoyé. À une époque où la planète voit sans cesse se réduire l'appréciation des distances, il faut se souvenir que l'ailleurs est le chez-soi des autres et que la qualité d'un apostolat vient de sa nature même plutôt que du prix du voyage. En milieu ecclésiastique et même dominicain, le thème récent mais déjà ressassé de la « mondialisation » finit par apparaître comiquement en contradiction avec celui des « frontières », autre nom des « défis » apostoliques, terme non moins exténué. Rien ne s'use plus vite que le vocabulaire des lieux communs, en période d'affadissement du vocabulaire chrétien.

Il est vrai cependant que notre vocation qui, de la volonté même de Dominique, n'est pas liée à un territoire paroissial, invite de temps en temps à franchir les distances. C'est la souplesse voulue d'une vocation vouée à la prédication, attentive à certains types de besoins et de lieux. À l'inverse de l'excès de tourisme, il y a aussi l'excès de prédication casanière, locale, départementale, provinciale. Saint Dominique n'a pas hésité à enjamber les frontières des diocèses pour atteindre les centres névralgiques. Une telle souplesse est assez typique de la vocation dominicaine et, si d'autres familles spirituelles y prennent part en quelque façon, il faut reconnaître qu'aujourd'hui en France l'apostolat, s'il relève du ministère sacerdotal, est surtout pensé en fonction d'une implantation locale, de « l'Église particulière », d'un territoire à desservir, avec un dedans et un dehors. C'est le fait de la vocation des prêtres diocésains que de se vouer ainsi à un lieu, élément de leur vocation qui n'appartient pas à la nôtre.

 

 

Une prédication sans feu ni lieu ?

Cette différence – légitime et complémentaire – rend délicat pour un dominicain de se poser des questions sur l'avenir de l'implantation de l'Église en France. La fonte des communautés chrétiennes en nombre de paroisses et de diocèses, même dans les régions de vieille chrétienté, dont la baisse des vocations n'est que l'effet ou le symptôme, bref, la diminution du nombre des chrétiens qui sont chrétiens, pose déjà des problèmes que tout le monde commence à trouver considérables : « notre curé a maintenant vingt-cinq clochers » ou bien : « dans telle ville de dix mille habitants, il n'y a plus de prêtre ». Tout cela est vrai mais, il faut le dire, ne fait que commencer. Dans dix ans ce sera bien pire, quoi qu'il en soit de la ferveur et de la qualité des candidats au sacerdoce et de la vitalité de certaines communautés. Affaire de nombre, la quasi-disparition du catholicisme comme religion de masse, en France, (mais cela vaut a fortiori de toute autre confession chrétienne) dans la plupart des campagnes et des villes moyennes, au profit de certaines grandes villes ou de diocèses qui ont su réagir à temps au lieu de chercher avant tout à « ne pas faire de vagues » (maxime ecclésiastique assez partagée), amène à poser à neuf le problème de la façon de desservir l'Église. L'alternative devient la suivante : faut-il continuer à tenir le territoire – ce qui confine en certains lieux à une abstraction cadastrale – et donc à tenir tout court, c'est-à-dire, à faire plus avec moins de personnes pour le faire, en épuisant les prêtres et ceux qui les aident à une suicidaire dispersion, ou bien faut-il envisager de considérer l'Église non plus comme un territoire à desservir où elle est partout présente – ce qui n'est bientôt plus le cas – mais comme ce qui en elle est une communauté vivante ? Appelons communauté le rassemblement effectif des chrétiens, le plus souvent paroisse, couvent, monastère mais aussi toutes ces communautés aussi récentes que transversales où il y a des chrétiens de tous âges, alors que tant de lieux qui sont d'Église sur le papier ne sont plus que des coquilles presque vides ou surtout sans avenir prévisible. Il n'appartient certes pas à un dominicain de donner des leçons d'extraterritorialité, mais la liberté que celle-ci lui confère invite à demander si le moment n'est pas venu d'envisager une Église faite de centres spirituels et rayonnants plutôt que de lieux exténués. Certains commencent à poser la question sans oser la poser trop fort, mais une telle question qui ouvre encore plus grande les plaies des paroisses et des diocèses n'est pas sans en causer aussi aux dominicains. Faut-il se battre les flancs à prêcher partout, à remplacer des prêtres, à s'épuiser en trente lieux pour dix personnes en chacun d'eux, ou bien faut-il le faire une seule fois pour trois cents personnes ? Ce qui peut contribuer à donner du poids à la question est le spectacle de ce qui se passe au cœur du tissu ecclésial : ce sont les lieux où vit ensemble une communauté – paroissiale, religieuse ou laïque – qui s'accroissent en nombre et en avenir possible, à l'inverse de ceux où l'on privilégie la dispersion. Ce sont les lieux les plus nombreux et les plus structurants qui donnent et attirent le plus de vocations sacerdotales et religieuses, signe que l'on donne sa vie dans l'Église, aujourd'hui comme depuis toujours, par et pour une communauté. Ce qui n'enlève rien à la nécessité de prêcher aux incroyants, bien au contraire, mais qui donne à cette fin nécessaire les moyens possibles. La disproportion croissante entre ce qui marche et ce qui ne marche pas en France devrait nous aider à poser un peu plus courageusement la question d'une vie ecclésiale qui ne serait pas uniquement liée à l'idée d'un territoire de chrétienté, alors que la chrétienté n'est plus. L'Église se prépare à être une minorité fervente et apostolique.

Cette question est plus radicale que celle de l'ordination paniquée d'hommes mariés, entendue aussi souvent que sans assez de support théologique ni de prudence spirituelle. De telles rustines supposent, sans le vérifier, qu'un tel métier est susceptible de rencontrer l'enthousiasme et le volontariat des chrétiens, là où il y en a encore, et aussi de convaincre les séminaristes de ne pas vider les séminaires. Il est vrai que donner droit à ces questions – qu'à titre personnel je n'entends point résoudre – revient également à reconnaître, plus qu'on ne l'a fait jusqu'à présent, qu'une large part de la vie de l'Église en France s'est développée, en de nombreux endroits, hors des institutions les plus officielles et des apostolats les plus encouragés et les mieux financés par elle. Cela revient aussi à mettre le doigt sur des contrastes criants entre les lieux, avec ce que cela comporte d'inéluctable, surtout l'attraction des très grandes villes. C'est aussi mettre sur la sellette une politique ecclésiale et oser les choix théologiques, spirituels et pastoraux qui prônent l'évangélisation explicite, un catéchisme doctrinal, la formation des futurs clercs et l'idée même du sacerdoce revus à la hausse, un accueil plus magnanime des communautés, plutôt que l'inverse dans lequel nombre de diocèses et autres familles s'enferrent, au nom d'une continuité pastorale fantomatique et surtout des fameuses vagues à ne pas faire.

La prédication est-elle alors condamnée à devenir sans feu ni lieu, c'est-à-dire sans implantation ecclésiale ni charge pastorale ? Si la question du lieu peut se poser, celle du feu appelle la constitution de communautés qui soient des foyers de vie chrétienne. Encore une fois, notre condition de dominicains nous rend moins sensibles au devoir de tenir le territoire et de s'en tenir à lui. Parfois, trop peu sans doute, ce qui peut aussi engendrer une certaine irresponsabilité ; mais la qualité de notre défaut est peut-être de pouvoir œuvrer à poser aujourd'hui la question d'une prédication volante, au service des communautés où celles-ci sont implantées en vérité. Il ne s'agit pas tant de se débarrasser des lieux que de penser à faire évoluer à temps les mentalités. Du temps et surtout des hommes, nous n'en avons pas beaucoup. Les institutions sont faites pour les personnes et non les personnes pour les institutions.

Semblables questions se posent à propos de la mission et des missions. Si l'Ordre dominicain n'est pas spécifiquement missionnaire comme les Pères Blancs ou les Missions Étrangères, il a depuis toujours cultivé un souci missionnaire. Aujourd'hui, il est ainsi implanté presque partout dans le monde et continue à envoyer des frères dans ce qu'on appelait jadis les « pays de mission ». Cependant, la situation a changé et semble s'être presque inversée. Les pays de mission sont des jeunes chrétientés, fragiles et parfois peu enracinées, mais nombreuses et dynamiques. Ils sont riches en prêtres, ou du moins parfois, mais pas au point d'en donner à la vieille Europe, contrairement à ce que nous feignons de croire, sans doute par paresse. Réciproquement, notre pays est exsangue en termes de vocations parce qu'amenuisé en termes de foi collective. La chrétienté européenne se réduit et ne pourvoit plus à ses propres besoins mais continue à se comporter comme si elle avait la charge de la planète. Il n'est pas jusqu'aux communautés nouvelles, dont le recrutement repose notamment sur l'idée de l'évangélisation de la France, qui n'envoient la moitié de leurs membres à l'étranger. Cette générosité ecclésiale relève de la charité, et du tempérament français qui aime à s'exporter, mais elle s'aveugle peut-être sur ce qui va arriver en France dans les décennies à venir. Il ne s'agit en aucune manière d'opposer pour l'avenir missions extérieures et mission intérieure, mais l'on ne saurait s'étonner d'un changement de perception dans les urgences chez les jeunes générations. Lorsque celles-ci semblent se préoccuper davantage de l'intérieur que de l'extérieur, ce n'est pas par frilosité mais en vertu d'un perception aiguë de la sortie de chrétienté de nos pays. D'ailleurs, comment pourrions-nous envisager d'offrir aux pays de mission les apôtres qu'ils réclament, quand nous nous soucions comme d'une guigne de susciter des vocations dans notre pays ? Cette contradiction théorique et pratique est un témoin de la perduration des réflexes de chrétienté.

Une réflexion devrait s'ouvrir, à l'échelle dominicaine mais aussi ecclésiale, en France, sur ce sujet encore délicat à exprimer publiquement.



 

Existe-t-il une prédication dominicaine ?

Après ces considérations qui peuvent sembler sottement prophétiques, mais qui naissent du souci de notre avenir commun de pasteurs et d'apôtres, revenons à l'essai de caractérisation de la prédication dominicaine1.

Commençons par l'homélie, la prédication au sens le plus répandu mais aussi le plus étroit. Même s'il est rarissime qu'un dominicain aujourd'hui fasse montre d'effets de manche, on attend cependant de lui une certaine qualité oratoire. Sans parvenir plus souvent qu'à son tour à rétablir un mythique et presque défunt art oratoire, le dominicain cherche à prendre la parole en professionnel. La prédication est un travail. Elle s'appuie sur la méditation de la Parole de Dieu, dont elle se fait le porte-voix, et exige la recherche d'une idée, d'un plan, d'un argumentaire d'images ou d'histoires, de quelques formules, d'une manière de dire ce qu'on a à dire, compte tenu du sujet, du public, des circonstances. Plus une prestation est courte et plus elle réclame du travail.

Or une homélie doit être courte, sinon elle ennuie. Ce n'est pas parce que l'essentiel est le désir de convertir que ce désir se passe de celui d'instruire, de plaire ou de charmer et tout cela sans lasser. L'improvisation allonge, son récit est brouillon, il y a trop de mots dans ses phrases. Elle risque de peser, autant que le témoignage, qui nourrit peu et met trop en avant la personne qui parle. La prédication liturgique demande autant d'effacement que de savoir-faire. Comme toute chose, la prédication s'apprend.

Il n'y a pas que l'homélie. Relève de la prédication toute forme d'annonce de l'Évangile par la parole. C'est ici qu'il est possible de répondre à l'une des questions qui gouvernent ce chapitre, celle de savoir quelle est l'extension de la prédication dominicaine, l'homélie ou bien tout apostolat. La vérité est entre les deux. Les dominicains, contrairement à ce que l'on croit souvent et ce qu'ils ont pu croire eux-mêmes parfois, ne sont pas faits uniquement pour des prestations oratoires de prestige, des prônes haut de gamme à la façon d'un Bossuet ou d'un Lacordaire. Certes, certains frères continuent à soutenir la réputation – et aussi l'épreuve – des prédications de Carême à Notre-Dame de Paris, de certaines conférences universitaires et autres interventions télévisées. On ne saurait dire cependant qu'actuellement en France nous péchions par excès de ce côté-là. Vivrions-nous de nos gloires passées, tant rhétoriques que théologiques, sans toujours nous donner les moyens spirituels et intellectuels de les perpétuer ? S'il n'est pas exclu qu'il y ait eu les dernières décennies quelque flottement, une certaine embellie laisse présager des talents nouveaux.

En tout état de cause, la vie apostolique dominicaine est plus large et plus discrète que ces actes à caractère public qui restent minoritaires, même s'il est vrai que l'on a tendance à projeter l'image du plus connu sur celle du moins connu. Elle inclut toute forme de parole prêchée ; là est son extension et aussi sa fin. Elle embrasse catéchèse, conférences, sessions, retraites, recherche artistique ou théologique, à tous niveaux et pour tous publics ; elle s'est rendue célèbre par ses maisons d'édition, ses recherches sur l'Islam (menées depuis le Moyen Âge), son esprit novateur en de nombreux domaines. Si elle tâche de rendre possible l'enseignement de la foi par ce qui y conduit et le prépare, et s'il faut prendre en compte la vie spirituelle et aussi l'humanité de ceux à qui l'on parle, en revanche, la prédication dominicaine s'épuise un peu devant ce qui relève de l'organisation et des métiers d'éducation, de même qu'elle montre ses limites devant des formes d'apostolats humanitaires et pastoraux. Douée pour la parole – du moins fait-elle comme si – elle l'est moins pour l'action qui accompagne la parole. L'analyse est parfois un substitut d'action. Malgré des déclarations d'intention et de nombreux essais, il faut reconnaître que les dominicains sont moins doués que d'autres pour un certain type de suivi des institutions. Ce n'est pas leur faire insulte que d'ajouter que les carmes sont meilleurs pour enseigner et faire vivre l'oraison, les franciscains pour témoigner de la pauvreté et de la simplicité évangéliques, les jésuites pour l'organisation et l'encadrement éducatif, les prêtres diocésains pour la fidélité pastorale et l'inscription de la vie chrétienne dans le concret, les fils de saint Benoît pour faire entrer dans la contemplation liturgique, etc. Aucune famille religieuse n'absorbe la totalité des vertus chrétiennes, même si elle fait de son mieux pour n'en négliger aucune. C'est assez dire que la prédication dominicaine risque de se tromper en croyant pouvoir répondre à tous les types de besoins apostoliques, par exemple certaines implantations pastorales ou même parfois missionnaires, ou bien certaines spécialisations professionnelles. La condition du succès de celles-ci réclame plutôt un mode de vie et un tempérament spirituel autres, proches, par exemple, de l'esprit ignatien ou diocésain. La Parole de Dieu attend d'être annoncée par tous les moyens mais les moyens, s'ils sont tous donnés à l'Église, ne le sont pas tous à chaque partie de l'Église, de même que, dans une communauté, il est risqué de confier l'infirmerie à un frère artiste ou le chant liturgique à celui pour qui la musique est le moyen d'expression des hommes des cavernes.

La prédication dominicaine, en définitive, puise sa fécondité dans la vie apostolique au sens complet du terme, c'est-à-dire dans la manière de vivre propre à l'Ordre, plus que dans les talents individuels de ses représentants.

 

La vérité rend libre

Si le goût de la vérité caractérise la spiritualité et l'étude dominicaines, il devient naturel qu'il imprègne aussi la prédication. Une parole de vérité est aussi une parole libre, ainsi pourrait-elle achever l'esquisse du tempérament dominicain.

La recherche de la vérité veut dire rien moins que la recherche de Dieu. Elle n'est pas spécifiquement dominicaine puisqu'elle relève déjà de la dignité de l'intelligence, et aussi de la grâce chrétienne, des vertus théologales de foi, d'espérance et de charité. Néanmoins, le souci de la chercher toujours finit par cristalliser deux données de tempérament : primo, la primauté du Dieu cherché sur les moyens humains de l'atteindre, d'où une spiritualité peu soucieuse des degrés progressifs de la vie intérieure, ce qui n'est pas sans désarçonner certains ; d'où aussi une théologie qui privilégie la manifestation des mystères divins, faite d'ordonnancement et d'explicitation de l'intelligence de la foi, plutôt qu'elle ne s'attarde sur ce qu'on appelait naguère l'apologétique, cette façon de rendre crédible, du dehors et pour le dehors, la foi. Les essais dominicains d'apologétique, fussent-ils rhabillés comme dans les années soixante et soixante-dix des sciences humaines qui triomphaient alors, ont fait long feu et peu convaincu. Secundo, à cette préférence de l'exposition théologique du mystère chrétien éclairé de l'intérieur de lui-même plutôt que de l'extérieur – à l'inverse de la manière jésuite –, s'ajoute une façon de s'occuper des personnes et du discernement de leur vie. Moins doués que ces mêmes jésuites pour le discernement et la direction spirituelle, les dominicains ont néanmoins le soin de conduire les personnes à la vérité d'elles-mêmes. Ce qui confère à la parole dominicaine, même dans le domaine spirituel, un tour qui privilégie l'objectivité des choses plutôt que les conditionnements individuels, mentaux ou affectifs. Il arrive que le public, même cultivé, soit surpris d'entendre une parole qui cherche à conduire les cœurs à Dieu par les voies de l'esprit plutôt que l'inverse. Le dominicain est sans doute convaincu qu'on ne touche le cœur qu'en lui donnant par l'esprit de quoi aimer. Réciproquement, son attention à la miséricorde le renvoie au soin que Dieu prend de chaque personne.

Ce dernier point amène deux remarques touchant à la liberté, dominicaine si l'on veut, mais chrétienne de plein droit. Il n'est pas courant aujourd'hui de discourir sur la liberté chrétienne, sauf pour dire des bêtises contre l'autorité de et dans l'Église. Ce qui a été dit plus haut sur une forme dominicaine de l'obéissance se répercute sur le tempérament spirituel et sur la liberté de parler. La première remarque rebondit sur la façon de toucher les cœurs. Certes, il est indispensable de rendre le Christ accessible et aimable, et de se rendre soi-même proche des personnes à qui l'on parle. Personne ne saurait contester la nécessité de tenir compte de toutes les circonstances, extérieures et intérieures, de la vie d'une personne, surtout aujourd'hui où l'on prend mieux la mesure des conditionnements qui affectent notre vie intellectuelle, morale et même spirituelle. Cependant, il arrive un moment où une certaine prédication trop affective, jouant sur les blessures et sur les sentiments, réduisant la paternité spirituelle à une relation privilégiée, finit par gauchir le message. L'instrument humain ne doit pas l'emporter sur le Christ dont il est le lieutenant. La frontière est parfois floue entre les cœurs que l'on touche et ceux que l'on accroche. L'apôtre doit rester pauvre de lui-même et ne pas garder pour lui les personnes qui viennent à lui pour aller au Christ. Un tel fléchissement n'est pas rare, surtout en nos temps de communautarisme, de spiritualité confinant à l'exaltation, de recul de l'institution et de l'objectivité. Or la vérité libère aussi des filets d'un amour mal placé, ou bien d'un amour qui oublie qu'il n'est aimable que s'il donne à connaître, ou bien, en version affadie, d'une parole chrétienne qui ne sait plus parler au cœur sans verser dans un discours mièvre qui ne touche pas mais agace.

La seconde remarque touche à une parole libre sur la liberté même. Longtemps, je n'ai pas voulu croire à ce qu'on me présentait de la liberté dominicaine, que cette revendication vînt des dominicains eux-mêmes, qui semblaient s'illusionner sur leur prétendue spécificité, ou qu'elle vînt d'observateurs extérieurs, comme si la liberté était à ce point peu partagée dans la vie de l'Église qu'elle parût extraordinaire lorsqu'elle était constatée chez certains. Je ne niais pas la réalité de cette liberté mais une telle limitation, naïve ou vaniteuse, de son champ d'extension. Or il m'apparaît maintenant que cette analyse n'était pas sans fondement. Entendons-nous bien : il ne s'agit ici ni de la liberté humaine, qui n'a jamais été autant elle-même que depuis qu'elle est devenue chrétienne, ni de la liberté du chrétien dans l'Église, tant l'absence d'entraves et l'éducation à l'autonomie adulte y relèvent de l'observation commune. Il s'agit peut-être d'une certaine liberté de ton dans la vie spirituelle et ecclésiale, ce qui n'est que peu de choses et qui relève, si l'on veut, de l'humour dominicain. Il s'agit surtout d'une liberté de discours dans le monde ecclésiastique (clérical ou religieux), notamment français, qui n'est point si répandue. Étant sauve la fidélité d'esprit, de doctrine, de cœur et de parole envers le Magistère de l'Église, le Pape et les évêques unis à lui, qui ne se discute pas mais au contraire appelle loyauté et dévouement du fait de la vérité même, la liberté dont il s'agit est plutôt la possibilité pratique de dire et d'écrire les choses telles qu'on les pense, d'en donner les raisons et de discuter leur valeur. Ce type de comportement est moins partagé qu'on ne pourrait croire, pour d'obscurs motifs d'exercice de l'autorité, du désir de ne pas déplaire ou parfois, comme cela se trouve dans la société civile et le monde professionnel, de progresser dans la hiérarchie. Autant l'esprit de critique, le murmure et le commérage n'ont que peu à voir avec la charité ainsi qu'avec la vérité, autant la culture des mêmes charité et vérité peut remédier à ce qui ne pouvant se dire par-dessus se dit par-dessous. Il n'est pas exclu non plus qu'une légitime discipline ecclésiale, cherchant à ne pas alimenter les divisions (version ecclésiastique du devoir de réserve des politiques), ainsi que la généralisation des commissions chargées de s'exprimer sur tous les sujets au nom de l'Église, aient pour contrecoup de niveler l'autonomie de la parole personnelle et publique, aboutissant à une certaine standardisation de la communication. Chacun est libre dans l'exercice géographique de ses charges mais, semble-t-il, point au-delà. Au-delà, en effet, une certaine atonie semble d'usage, laquelle se montre lorsque, par contraste, tel homme d'Église ose dire son point de vue. On peut avoir l'impression qu'il en va ainsi, en France, de bas en haut de la hiérarchie ecclésiastique. Cependant, une vérité dite avec charité ne nuit pas à l'unité ecclésiale, mais au contraire contribue à la dynamique de la vérité et à la construction de l'unité, unité vraie plutôt que consensuelle. On souhaite parfois que nos pasteurs adoptent un ton plus franc et, cela, autant lorsqu'on a la joie de les avoir pour interlocuteurs que lorsqu'on attend d'eux une parole publique.

Qu'il soit en outre loisible à un dominicain, au nom de la part de tempérament que le charisme de son Ordre lui a octroyée, de souhaiter que, dans l'exercice de l'autorité, certaines décisions importantes et requérant l'obéissance soient assorties de ces raisons d'obéir qui sont le fondement de l'obéissance et aussi sa consolation. Quand on demande quelque chose à quelqu'un qui a donné sa vie à Dieu et à l'Église, il convient, au nom de la vérité de ce qu'on lui demande, de lui expliquer pourquoi, clairement, affectueusement, sans lui laisser deviner ces raisons au lieu de l'en instruire. Ce qui requiert un certain courage. Nous ne sommes plus au temps du cléricalisme qui a pu faire tant de mal au clergé lui-même. Certes, ces raisons sont parfois dites et mal entendues, mais c'est une raison de plus pour les dire à nouveau. Façon de gouverner les personnes qui ne sont pas des instruments inertes, selon une philosophie contemporaine de la personne, qu'il est par ailleurs à la mode de revendiquer en milieu ecclésiastique ; façon aussi d'entrer plus profondément dans la théologie de la liberté et de l'imitation du Christ. Nous touchons là aux inconvénients a posteriori d'une théologie volontariste de l'obéissance, dont la noblesse spirituelle revendiquée est ternie par les dégâts humains qu'elle peut provoquer. Il m'a été suffisamment donné de connaître des pasteurs et des supérieurs d'assez grande envergure pour conduire les intelligences à voir le bien-fondé de ce que la volonté avait à accepter. Ce n'est pas s'abaisser que d'élever ainsi les autres. C'est ce qui fait la différence, dans l'Église comme dans la vie professionnelle ou dans l'armée, entre les grands chefs et les petits.

Toute parole prêchée et publique demande, à un moment donné, un acte de courage. Celui-ci peut tenir au message de l'Évangile, en pays persécuté, ou apostat et indifférent comme le nôtre. Le témoignage apostolique, nous le savons pourtant, est porté par l'Esprit Saint. Le courage vainc ces obstacles paradoxalement plus redoutables que sont la crainte chez le prédicateur du spectacle de son propre péché ou de ses trop visibles médiocrités ; ou même aussi le poids de certains consensus qui ne servent la vérité et la charité que jusqu'à un certain point. La situation actuelle de la communauté chrétienne en France nous rappelle qu'à trop ménager la chèvre et le chou nous pourrions passer à côté d'une large part de ce à quoi nous avons donné notre vie. Il n'est pas jusqu'au monde lui-même, paralysé par ses contradictions, qui n'aspire à voir et entendre des témoins plus affirmés, non point plus convaincus (car je ne doute pas qu'ils le soient), mais davantage prêts à dire ce qu'ils ont à dire sans peur du qu'en dira-t-on, fût-il ecclésiastique. Si l'esprit dominicain de la prédication peut apporter quelque chose à ce débat, ce n'est pas du haut de ses vertus mais peut-être du fond de son recul. À condition qu'il ne cède pas lui-même à ce qu'il pourrait reprocher aux autres.

Ce qui fait notre unité est la Parole du Christ, l'enseignement de la foi dans l'obéissance à l'Église, et non l'obligation de faire usage de tant d'artefacts pastoraux, liturgiques ou théologiques, qui se démodent encore plus vite que nos ordinateurs.

1 Qu'il soit permis de renvoyer à notre ouvrage sur ces questions, Le théâtre de Dieu. Discours sans prétention sur l'éloquence chrétienne, Paris, Parole et Silence, 2003.

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