Postulat, prise d'habit et noviciat

Le postulat est la période d'apprivoisement mutuel au cours de laquelle on apprend à faire connaissance. Chez nous, il est habituellement plutôt flexible et adapté à chaque personne, court ou plus long, avec des séjours au couvent de noviciat mais plus rarement sous la forme d'un temps prolongé en interne.

Le postulat est, comme le sera plus encore le temps du noviciat et a fortiori les temps suivants de la formation, la rencontre et la mise à l'épreuve mutuelles des premiers pas de l'engagement et de la liberté de l'intéressé. C'est une loi anthropologique et morale de première importance : plus on s'avance vers l'engagement et plus on prend conscience de sa liberté. Plus on s'engage, plus on donne à sa liberté son accomplissement.

L'année du noviciat est celle des commencements. Année de fiançailles avec les découvertes, la progression, les joies et les épreuves qui attendent ceux qui se fiancent. Bien sûr, joies et épreuves sont celles de cette nouvelle vie que l'on embrasse, de son contenu et de sa durée. Autre chose est d'en avoir rêvé, autre chose de le faire. Elles sont celles aussi d'un monde inconnu qui révèle ses merveilles et, symétriquement, de l'effondrement de certaines illusions que l'on s'était bâties. Les novices et les fiancés font le même apprentissage, celui du réalisme de l'amour. L'amour se construit sur une déception surmontée, déception née d'une passion rêvée mais irréaliste, surmontée cependant lorsque l'amour prend la place de la passion.

La prise d'habit marque l'entrée au noviciat, après une semaine de retraite spirituelle. La sobriété de la cérémonie ne parvient pas à cacher l'impact de l'événement : on revêt, sinon le Christ que l'on a déjà revêtu le jour de son baptême et pour l'éternité, du moins l'habit de lumière et d'ombre de l'Ordre des Prêcheurs. Cet habit blanc et noir ajoute à son ampleur médiévale l'éclat de ses couleurs. Dans son genre, il passe pour beau et seyant ; mais l'émotion qu'il déclenche est bien plus qu'esthétique, elle est celle de ce que cet habit signifie, la consécration de soi au Christ, comme le rappelle le Concile Vatican II1. À la consécration à Dieu s’ajoute l’appartenance à une famille religieuse et spirituelle donnée. L’habit fait le moine car il contribue à lui rappeler qui il est et qui il doit être.

Les dernières décennies ont été le théâtre d'un chaud et froid à propos des symboles chrétiens, chez les chrétiens et surtout chez les clercs et les religieux, symboles liturgiques, vestimentaires, symboles des mots ou des objets. On est passé d'une présence des symboles à leur éradication puis à leur retour. Une lecture un peu trop facile commenterait en parlant de passages d'extrême à extrême et de mouvements de balanciers à la faveur de la succession des générations. Cette lecture n'est pas entièrement fausse, mais ne saurait oublier la raison plus profonde qui l'englobe : celle du statut des symboles, et donc de la visibilité du christianisme dans la société. Une chrétienté assise, assurée de sa continuité, de ses richesses et de son recrutement avait peut-être intérêt à se faire discrète à une époque où, d'une part, on regardait de travers ce qu'on appelait son triomphe et où, d'autre part, la mode était à l'effacement des symboles en général (les années 60 à 80). Jamais on n'avait davantage philosophé sur les signes et pourtant jamais ceux-ci n'avaient été autant mis à mal. Que l'on se souvienne de la prégnance en ces années-là du structuralisme et de la sémiotique (disciplines qui s'attachent à l'étude des conditions et des signes du langage) : la crise du sens était donc aussi celle des signes. Dans l'Église, on suivait. On avait donc suspendu au clou les habits liturgiques ou religieux, traversé que l'on pouvait être de divers sentiments : libération du carcan d'un monde jugé révolu, mais peut-être aussi de ses devoirs. Le retour des signes visibles vestimentaires (d'ailleurs relatif ou contrasté) en nombre de lieux, et notamment du fait des jeunes générations, a suscité des réactions chez les générations plus anciennes. Ces réactions sont la preuve que le symbole n'a rien perdu de sa charge symbolique, puisqu'il ne laisse personne indifférent.

Le retour peut être interprété de deux façons, et ces façons ne sont pas interchangeables. La première serait celle d'un retour de la tradition, au sens de la reprise des formes anciennes, parce qu'elles sont anciennes et manifestent la nostalgie d'une époque et des valeurs que l'on estime pérennes de cette époque : le symbole renvoie alors à un ensemble culturel (qui inclut ici ses dimensions théologique et spirituelle) que l'on souhaite voir continuer à vivre, au travers des dissolutions indues d'une époque en train de s'achever. La seconde tient au sens du symbole lui-même, dont on estime la valeur toujours opératoire. Par exemple, un habit religieux continue de manifester ce pour quoi il est conçu, la consécration d'une personne à Dieu. Ce signe est alors vécu non seulement pour lui-même et pour son appartenance familiale, mais aussi au titre d'un témoignage apostolique, au milieu d'une société sécularisée et de chrétiens déchristianisés à la recherche de repères religieux et de personnes concrètes pour les incarner. Dans cette perspective, l'habit religieux n'est donc pas porté d'abord comme une contestation de la modernité mais comme une réponse à lui apporter. Si l'on conjugue les deux interprétations, tradition et témoignage apostolique peuvent se faire les témoins d'un désir d'enracinement et d'élargissement ; d'enracinement dans une culture chrétienne dont la transmission s'est peu et mal faite, et d'élargissement du cercle rétréci des chrétiens à tous ceux qui pourraient se laisser toucher par le Christ. Le jugement porté par les générations plus anciennes des clercs sur les générations plus jeunes est donc souvent tronqué et même inexact. Tronqué, parce qu'il ne tient pas assez compte du désir de renouvellement du sens des symboles ; inexact, parce qu'il interprète le présent des uns à la lumière du passé des autres. Les générations ecclésiastiques sont des planètes qui se rencontrent parfois très mal, au moment où, au contraire, les plus anciennes devraient transmettre aux plus jeunes ce qu'elles ont de meilleur. Sans quoi celles-ci pourraient parfois prendre l'accessoire pour l'essentiel, faute de la transmission des choses et de leur raison d'être. Quoi qu'il en soit, la réapparition du port de l'habit religieux est moins le symptôme d'une nostalgie que celui de l'investissement du présent, un « signe des temps » si l'on veut, même si cette expression qui a souvent servi à désigner des temps vite révolus est d'un emploi délicat. En outre, une communauté religieuse où l'on porte le même habit a pour double effet de niveler les différences sociales et aussi les disparités d'âge, d'esthétique, de tenue ou manque de tenue, de vieux garçons vivant ensemble. Cet habit pauvre est aussi un cache-misère. L'habit dominicain n'est pas une grande tenue pour cocktails mondains, ni seulement un habit liturgique, mais le vêtement que saint Dominique a choisi pour ses fils et ses filles. On se souviendra que lui-même se faisait insulter dans certaines villes, à la seule apparition de sa tenue. Les réactions ne sont pas d'aujourd'hui ; peut-être sont-elles moins violentes que dans le passé, même un passé récent. Si aujourd'hui tout et le pire ont droit de cité, pourquoi pas ce signe de la miséricorde de Dieu pour son peuple ?

Revenons au noviciat. Le novice a tout à apprendre de la vie dominicaine mais certainement pas tout à réapprendre de tout. L'entrée dans la vie religieuse n'est pas celle d'une secte. Le novice arrive riche de sa vie chrétienne, de ses vertus et même de ses idées, dont tout le monde profitera, tant la grâce et le Saint-Esprit précèdent les modalités d'une famille religieuse. Le particulier n'encadre pas le général, mais plutôt l'inverse. Cela dit, la vie dominicaine appelle l'acquisition d'une culture spécifique : Bible, liturgie, Constitutions, mœurs religieuses, histoire de l'Ordre, théologie spirituelle, etc. Il convient aujourd'hui de s'assurer de l'intégrité et de l'objectivation catholique de la foi des candidats, eu égard à la confusion intellectuelle et au déficit catéchétique. Il convient aussi de s'apercevoir que nombre d'entre eux, s'ils peuvent s'appuyer sur quelques années de vie adulte, sont dotés d'une expérience du monde, de la vie professionnelle et même de la vie apostolique qui peut manquer aux religieux chargés de les instruire. Ce sont des adultes qui accueillent des adultes, et qui les aident à opérer sur plusieurs années un discernement à propos d'une vocation dominicaine qui rencontre leur désir mais qu'ils ne connaissent pas encore. Toutefois, les carences de formation de la volonté dans les instances éducatives (famille, école, et même mouvements spirituels) rendent souvent nécessaire l'apprentissage de la liberté, qui conditionne l'accès à l'obéissance.

Le maître des novices et la vie communautaire conduisent le novice à avancer en eau profonde.

D'après "La vocation dominicaine" Parole et Silence - 169 p. - 2007

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