La reconstruction de la mémoire dominicaine dans le Midi de la France

Communication au Re colloque international du Centre européen de recherches sur les congrégations et ordres religieux [CERCOR] - À Saint-Étienne, 6 - 8 novembre 2002. Objet du colloque : Écrire son histoire : les communautés régulières face à leur passé. par le fr Bernard Montagnes, o.p.


    Mon propos est de contribuer au thème proposé de la relecture de l'histoire [des origines] à l'occasion des réformes et des restaurations et d'examiner comment cette relecture a été pratiquée par les Prêcheurs du Midi languedocien (un Midi centré sur Toulouse) à deux moments décisifs de leur histoire : lors de la réforme qu'on peut dire toulousaine, introduite à la fin du XVIe siècle par Sébastien Michaelis, puis lors du rétablissement de la province de Toulouse en 1865 par Hyacinthe-M. Cormier.
    Pour ce qui est de la mémoire de leurs origines, les Prêcheurs toulousains sont dans une situation privilégiée, tant en ce qui concerne les lieux et les monuments qu'en ce qui regarde les sources historiques. Là où saint Dominique a prêché et a fondé son Ordre, à Fanjeaux, à Prouilhe, à Toulouse, ils sont les dépositaires et les gardiens de ces lieux de mémoire. De plus l'histoire des origines de l'Ordre trouve une source fondamentale dans les manuscrits de Bernard Gui, à la fois chroniqueur et témoin, conservés jadis au couvent des Jacobins de Toulouse, à présent à la Bibliothèque municipale : c'est à ces documents inestimables que le réformateur Sébastien Michaelis en 1607, puis le maître de l'Ordre Antonin Cloche en 1715, voulaient faire appel1. Il est vraisemblable, comme l'envisagent les historiens d'aujourd'hui, que cette situation ait infléchi l'historiographie du fondateur par la prépondérance accordée à la mission de Narbonnaise2.

La réforme méridionale introduite par Sébastien Michaelis

    Michaelis, né vers 1543 à Saint-Zacharie, décédé à Paris le 5 mai 1618, est entré dans l'Ordre au couvent réformé de Marseille, alors de la Congrégation dite de France, laquelle est ensuite érigée en province d'Occitanie (1569)3. Dans sa province, il a exercé des charges d'enseignement (à Marseille, à Toulouse, à Avignon) et de gouvernement (prieur à Marseille, prieur provincial d'Occitanie de 1589 à 1594). Le chapitre provincial tenu à Fanjeaux à la fin de son provincialat, le 8 mai 1594, décide d'une nouvelle réforme dans la province d'Occitanie, introduite d'abord au couvent de Clermont-l'Hérault, puis à celui de Toulouse en 1599, lorsque Michaelis en devient prieur. De là, elle prend son essor, si bien qu'en 1608 les couvents nouvellement réformés peuvent être érigés en Congrégation occitane réformée, à la tête de laquelle Michaelis est placé. Michaelis fondera ensuite à Paris, en 1611, un nouveau couvent, celui de l'Annonciation, au faubourg Saint-Honoré, dont il sera prieur et où il finira ses jours. Viendra un peu plus tard, à Paris, un autre couvent de réforme, au faubourg Saint-Germain, sous l'autorité directe du maître de l'Ordre, destiné à servir de noviciat général pour la France. L'essentiel de la production historiographique des dominicains français au XVIIe siècle émanera de ces deux couvents réformés de Paris.

Le choc initial de la réforme dominicaine

    L'ébranlement que la découverte des cathares en pays toulousain a provoqué chez saint Dominique pour les ramener à l'évangile authentique verbo et exemple, le contact avec les huguenots du Midi l'a suscité chez Sébastien Michaelis, l'incitant à faire revivre l'ardeur apostolique du fondateur pour la reconquête catholique du Languedoc protestant.
    Michaelis venait d'une région de Provence relativement préservée des troubles religieux et demeurée inébranlablement fidèle à l'Église romaine. Il a subi de plein fouet, aux Jacobins de Toulouse où il faisait alors ses études de théologie, le mai sanglant de 1562, les huguenots s'emparant d'une partie de la ville, pillant le couvent des Jacobins, d'où les frères avaient dû s'enfuir. À Paris, en 1567, alors qu'il était étudiant au couvent  de Saint-Jacques, il a connu la reprise des opérations militaires après une période d'apaisement, le coup de main avorté des huguenots pour s'assurer de la famille royale, Condé et Coligny reprenant Orléans mais arrêtés sous les murs de Paris par le connétable de Montmorency qui y trouva la mort. À Montpellier enfin, où les huguenots se sont rendus maîtres de la ville après avoir démoli églises et couvents (celui des Prêcheurs anéanti) et où ils ont enraciné leur domination en créant une académie. Michaelis s'y établit durant les années 1595-1599, appelé par l'évêque et le chapitre afin de conforter la minorité catholique et de tenir tête aux pasteurs calvinistes par la prédication et la controverse. Il devient alors le fer de lance de la reconquête catholique. Ainsi la mission apostolique de saint Dominique en Narbonnaise revit-elle en Languedoc, dans la personne de Michaelis, avec ses écrits de controverse publique et même son attentat contre le prédicateur (un coup de feu contre Michaelis équivalant à l'embuscade de Fanjeaux contre Dominique)4.

L'histoire recommence ou la relecture du XIIIe siècle

    Contre les hérétiques du XVIe siècle ou contre les cathares du XIIIe siècle, même combat. Les guerres politico-religieuses du XVIe siècle entre catholiques et protestants font revivre celles des croisés contre les Albigeois du XIIIe siècle.
    Premier indice de cette relecture du passé à la lumière de l'actualité : la redécouverte de l'Histoire albigeoise. Comme l'a montré jadis le P. Vicaire5, le texte de cette Histoire albigeoise, qui décrit dans le plus grand détail et par des récits passionnés, l'affrontement de l'Église et des cathares en Languedoc, va se trouver à partir du second XVIe siècle invoqué, résumé, traduit et finalement publié en français, à Toulouse, à Montpellier, à Paris. Les Toulousains ont joué un rôle déterminant pour assimiler les huguenots aux cathares. Ainsi ce procureur en la cour du parlement de Toulouse qui publie à Paris L'histoire des schismes et hérésies des albigeois, conformes à celles de présent, par laquelle appert que plusieurs grands princes et seigneurs sont tombés en extrême désolation et ruynes, pour avoir favorisé les hérétiques, où il explique que ceux du XIIIe siècle « se disaient être évangélistes comme font les hérétiques modernes » et « fondaient leur hérésie sur la mauvaiseté de vie d'aucuns clercs que nous appelons gens d'Église ». Ou encore ce prêtre Arnaud Sorbin, qui publie à Toulouse en 1569 une traduction française intégrale de l'Histoire albigeoise, dans laquelle des notes marginales soulignent le parallèle entre les violences contemporaines et celles du passé. « Après avoir servi à manifester tout le mal qu'on pensait de Luther, explique le P. Vicaire, l'évocation des cathares albigeois sert [au temps de la Ligue], avec plus d'ampleur et de violence que jamais, à ameuter les passions de la population contre les calvinistes. »
    Deuxième indice de cette relecture intéressée du passé : du fait qu'au cours du XVIe siècle des Prêcheurs ont été massacrés par les huguenots et que les frères tenaient les victimes pour les nouveaux martyrs de l'Ordre (leur nombre faisant l'objet d'une inflation croissante), un regain d'intérêt et de dévotion va se manifester envers les martyrs du XIIIe siècle massacrés par les hérétiques albigeois, au côté desquels vont prendre place ceux du XVIe. On en a la preuve dans le renouveau du culte que les couvents mendiants de Toulouse (aussi bien aux Cordeliers qu'aux Jacobins) ainsi que le chapitre de la cathédrale rendent à leurs frères victimes du massacre d'Avignonet le 29 mai 1242. En même temps et par le même mouvement, le martyrologe des Jacobins de Toulouse s'accroît aussi de martyrs légendaires en pays toulousain, comme les six céphalophores, décapités disait-on à Muret, dont on recherchait la trace dans l'église Saint-Romain, jadis donnée à Saint-Dominique, comme aussi les trois inquisiteurs jetés dans le puits de Cordes en Albigeois6. Le tableau de la province de Toulouse, présenté par l'historien scrupuleux Thomas Souèges en 16967, commence ainsi : « Nous avons les premiers martyrs de l'Ordre » et se poursuit, après élimination de quelques apocryphes, de la manière suivante : « Ce qui est hors de doute, c'est que du temps de l'hérésie calvinienne plusieurs [dont suivent les noms] ont donné leur vie pour la foi ».
    Troisième indice de la même relecture du passé : lorsque, au monastère de la Visitation de Toulouse, en 1659, une image de la Vierge du Rosaire a échappé aux flammes, les contemporains n'ont pas manqué d'y voir aussitôt une réitération du prodige de Fanjeaux8. Cette image, conservée depuis lors dans un reliquaire, est accompagnée d'un sixain tout à fait explicite :Le feu qui dans Fanjeaux pour détruire l'erreur / N'eut autrefois d'ardeur qu'à brûler l'hérésie,  /  En nos jours à Toulouse, aux Filles de Marie, / Pour consoler leurs âmes et embraser leurs cœurs,  / Au milieu de son sein, dedans le monastère, / Conserve sans brûler l'image du rosaire.

Aux mêmes maux mêmes remèdes

    Là où les uns ne rêvent que d'extirper l'hérésie par la violence des armes, pour les Prêcheurs, au temps de Michaelis comme au temps de Dominique, c'est par la persuasion de la parole désarmée, appuyée sur l'évangélisme effectivement vécu, que doit être mené le combat de la reconquête catholique. Aussi la réforme de Michaelis s'efforce-t-elle de faire revivre Dominique par l'ardeur apostolique, par la ferveur régulière, par la pauvreté intégrale. Les moyens par lesquels fut jadis chassée du royaume l'hérésie des Albigeois retrouvent ainsi toute leur efficacité. La réforme entreprise par Michaelis n'est pas, avant tout, une restauration de l'ancienne observance, ni une tentative pour redoubler d'austérité : elle procède d'abord d'un renouveau apostolique et spirituel9. Comme j'ai développé ce thème ailleurs, je ne m'y attarde pas.

Une production historiographique ?

    Au commencement de la réforme, aucun autre écrit ne peut être signalé que la lettre envoyée de Saint-Maximin par Sébastien Michaelis à maître Jérôme Xavierre le 16 novembre 160710. Il s'agit d'un rapport, écrit rapidement et de mémoire (donc forcément incomplet), pour collaborer à l'œuvre historiographique d'édification des frères que poursuit le maître de l'Ordre. Les souvenirs historiques les plus remarquables que possèdent les couvents du Midi, rapporte Michaelis, sont les suivants. À Toulouse, outre les précieux manuscrits de Bernard Gui, le crucifix que tenait Dominique à la bataille de Muret le 12 septembre 1213, la bulle Religiosam vitam délivrée par Honorius III à Dominique le 22 décembre 1216, les reliques des trois frères massacrés à Avignonet le 29 mai 1242. À Béziers, une discipline de Dominique, faite de trois chaînes de fer attachées à un manche de bois et un ossement de Dominique utilisé par infusion dans l'eau pour guérir les fièvres. En Lauragais enfin, tout ce qui évoque la mission de Dominique en Narbonnaise : sur le chemin de Carcassonne à Prouilhe, le monument qui commémore le miracle de l'orage ; au couvent de Fanjeaux, dans la chapelle du cloître, la cheminée du miracle du feu.
    Bref Michaelis, sans faire œuvre d'historien, rapporte tout ce qui évoque le combat apostolique en pays toulousain de saint Dominique ou de ses premiers frères contre les hérétiques méridionaux.
    La production d'histoire par les dominicains réformés ne commencera qu'un peu plus tard, après 1640, inaugurée par Jean Giffre de Rechac (1604-1660), dit Jean de Sainte-Marie11, dont la Vie du glorieux patriarche S. Dominique, fondateur et instituteur de l'Ordre des Frères Prêcheurs, et de ses premiers compagnons ; avec la fondation de tous les couvents et monastères de l'un et l'autre sexe […], Paris, Sébastien Huré, 1647, a été achevée d'imprimer au début de janvier 1647, mais devait être largement avancée en octobre 1643, quand ont été accordées les indispensables approbations. Le livre est donc resté longtemps en chantier. L'auteur n'a pas bonne réputation auprès des historiens. André Duval le qualifie de « compilateur infatigable, mais peu critique en matière historique. Sa Vie du glorieux patriarche saint Dominique est un de ses plus mauvais ouvrages, accumulant les légendes les plus invraisemblables. On y voit s'étaler récits et miracles invraisemblables dont la source remonte jusqu'aux exempla prêchés par Alain de la Roche. Dans la suite, bien des travaux d'histoire dominicaine s'en sont trouvés viciés ». Cependant, bien que Rechac tienne qu'Alain de la Roche a appris directement de la bouche de la Vierge « plusieurs traits encore inconnus de la vie de ce bienheureux patriarche », et qu'il fasse crédit sans réserve à toutes les « traditions » qu'on lui a racontées, il a eu le louable souci de consulter par lui-même les manuscrits de Toulouse, de Prouilhe, de Bordeaux, et il peut même sur plusieurs points se présenter en témoin oculaire. Ainsi connaît-il la forme ancienne de l'habit des frères ou de celui des sœurs par les représentations qu'il en a observées. Ses voyages lui ont permis d'apprendre plusieurs particularités « sur les lieux mêmes de la France où notre bienheureux patriarche a été, [a] conversé et travaillé ».
    Par la suite, vient le grand recueil d'hagiographie qu'est L'Année dominicaine de Thomas Souèges (1633-1698), profès à Toulouse en 1649, professeur à Bordeaux et à Avignon, avant de devenir maître des novices au Noviciat général de Paris12. Passionné d'histoire de l'Ordre depuis son entrée, il s'est lié d'amitié à Paris avec le grand érudit dominicain Jacques Quétif. Son grand ouvrage a commencé de paraître en 1678 par les soins de J.-B. Feuillet (janvier, février, mars en 1680). Puis Souèges prend lui-même en charge la publication pour les mois d'avril à août, en huit gros volumes in-4° qui totalisent un ensemble de 7707 pages. «La vie du glorieux patriarche S. Dominique, fondateur de l'Ordre des Frères Prêcheurs» se trouve dans L'Année dominicaine  d'août, première partie, Amiens, 1693, p. 153-525 (soit un ensemble de 372 pages). Souèges se montre soucieux de sources authentiques : il fait grand cas du manuscrit de Bernard Gui conservé au couvent de Carcassonne, « le plus ancien et le plus fidèle qui peut-être se soit conservé dans la religion, et où il y a même des particularités qui ne sont point dans les vies du saint qu'on a déjà écrites ». L'argument de tradition compte beaucoup, mais pèse moins que l'observation personnelle qu'il a pu faire à Fanjeaux. Le charme du style, entièrement perdu dans la réédition contemporaine par les dominicains de Lyon, n'est pas le moindre attrait qu'offre son texte.
    Le dominicain Jacques Échard (1644-1724), n'appartient pas au Midi, mais est fils du couvent réformé de l'Annonciation à Paris13. Le premier tome des Scriptores Ordinis Praedicatorum, publié à Paris en 1719, s'ouvre par un article consacré à saint Dominique (p. 1-89), recueil de documents historiques (accompagnés d'annotations critiques), suivi de quatre dissertations touchant quelques points plus importants de la vie ou de l'œuvre du saint fondateur. Un quart de siècle après Souèges, peu d'articles de l'histoire de Dominique en Languedoc retiennent son attention : sur le miracle du feu à Fanjeaux, il fait crédit à Souèges ; sur la croix conservée à Toulouse, il estime la légende sans fondement ; sur le scapulaire conservé à Prouilhe, il le tient pour la meilleure attestation de la forme ancienne de l'habit dominicain ; quant à la prédication du rosaire aux Toulousains, elle fait partie de ces visions d'Alain de la Roche qu'il tient pour nulles et non avenues. Pour les miracles de la région de Fanjeaux, qui sont des pièces de la légende méridionale de Dominique, ce sont autant d'épisodes qu'Échard efface sciemment. Sa déclaration liminaire explique pourquoi : « Jusqu'à présent, écrit-il, personne n'a été capable de donner aucune chronologie certaine de la vie de saint Dominique ; cette vie a même été entachée de fables dont il faut l'expurger. Telle est la vie loyale (sincera) et préparée avec le plus de soin que j'ai pu qu'on trouvera ici. »
    Dernier historien de la série : Antoine Touron (1686-1775), originaire de Graulhet (Tarn), profès du couvent des Jacobins de Toulouse en 1706, présent de 1731 à 1775 au Noviciat général de Paris, où il exerce la charge de maître des novices, ce qui favorise son penchant pour l'histoire de l'Ordre et particulièrement de son hagiographie14. Son Histoire de saint Dominique de Guzman, fondateur de l'Ordre des Frères Prêcheurs, avec l'histoire abrégée de ses premiers disciples, Paris, 1739, porte la marque d'une rigoureuse exigence critique, affichée d'emblée : « Le plan que nous nous sommes fait, déclare-t-il, de ne rien avancer sans preuve, de ne rien donner aux préjugés, ni à des traditions incertaines, mais d'examiner tout avec attention, d'éclairer ce qu'il y avait de douteux, ou de contesté, et, en donnant à chaque chose le degré de certitude qui lui convient, de passer sous silence ce qui ne paraîtrait pas établi, ce plan ne pouvait que multiplier les difficultés et rendre notre étude beaucoup plus pénible. Mais nous avons cru qu'il fallait écrire de la sorte, ou ne point écrire  ». Dès lors, le Saint Dominique de Touron mérite le même éloge que celui que A. Papillon décernait à son Histoire des hommes illustres de l'Ordre de Saint-Dominique : « Ouvrage solide et serein parce qu'il est d'un chercheur sérieux et d'un honnête travailleur, qui accomplit simplement, fortement, tranquillement, ce qui est pour lui un devoir. […] L'auteur cherche toujours les meilleures sources. »
    À travers nos historiens, le discours de la méthode se fait au fil du temps de plus en plus critique, sans jamais aller néanmoins au bout d'une telle exigence, par attachement passionnel des méridionaux à ce qu'on peut appeler la légende toulousaine de saint Dominique : l'origine toulousaine du rosaire, le crucifix criblé de flèches conservé à Toulouse, les miracles de la région de Fanjeaux.

    Dernière remarque concernant la relecture du passé : le rétablissement de l'Ordre en France, commencé par Lacordaire à Nancy en 1843, a donné lieu à un affrontement idéologique, touchant le jugement sur la réforme de Michaelis. Admirateurs et détracteurs ont réglé, à travers l'histoire du passé, leurs comptes entre jandéliens et lacordairiens. S'agissant de l'histoire de l'Ordre au XVIIe siècle, la distanciation scientifique n'était plus de règle, l'esprit de parti l'emportait alors.

La reconstitution de la province de Toulouse par le P. Cormier

    La province dominicaine de Toulouse a été rétablie par le P. Jandel15 en 1865 dans des conditions litigieuses. Les frères de la province de France, de laquelle l'opération détachait les couvents méridionaux, suspectaient le maître de l'Ordre de vouloir démembrer l'œuvre de Lacordaire, comme il avait commencé à le faire, le 23 janvier 1862, en créant, à partir du couvent de Lyon, une province dite d'Occitanie (en souvenir de Michaelis), résolument opposée à Lacordaire16. Or le maître de l'Ordre, en choisissant pour premier provincial de Toulouse le P. Cormier, mettait à la tête de la nouvelle province un frère demeuré étranger au conflit qui divisait les héritiers de Lacordaire. Au lieu d'entrer dans les querelles internes, Cormier va prendre soin de rattacher la province de Toulouse à son passé glorieux velut hereditario jure17, tant en ravivant le souvenir de saint Dominique en Lauragais qu'en recréant la mémoire de « l'âge d'or », entendez, comme Cormier, celui du temps de Sébastien Michaelis.
    Henri Cormier18, né à Orléans le 8 décembre 1832, décédé à Rome le 17 décembre 1916, était étranger au Midi. Reçu en 1856 dans l'unique province de France, où il avait  pris le nom de frère Hyacinthe-Marie, après son noviciat à Flavigny, la suite de sa carrière s'était déroulée auprès du P. Jandel. Le maître de l'Ordre l'avait pris à Rome avec lui, en avait fait son secrétaire et son homme de confiance, lui confiant la direction du noviciat de Sainte-Sabine puis celle du couvent de Corbara, en Corse. Et comme ce couvent avait été attribué par le P. Jandel à Lyon, du coup le P. Cormier était devenu, sans l'avoir choisi, fils de cette province. Lorsque la province de Toulouse est érigée, le 4 juillet 1865, la nomination du premier prieur provincial demeure en suspens jusqu'au 17 octobre. C'est alors que le P. Jandel institue le P. Cormier dans cette charge. Lui, qui avait tout à découvrir du Midi dominicain dans lequel il allait demeurer durant vingt-six ans, allait y occuper trois fois la charge de prieur provincial (1865-1869, 1869-1874, 1882-1885), être transfilié à le province de Toulouse en 1873, devenir prieur des couvents de Marseille, de Toulouse, de Saint-Maximin, être chargé de la fondation du futur couvent de Biarritz. La province de Toulouse, telle qu'elle a été voulue par Jandel, est véritablement son œuvre. La suite de sa carrière, de 1891 à 1916, se déroulera à Rome, comme assistant français, puis comme procureur général, avant de devenir maître de l'Ordre de 1904 à 1916.

L'indispensable référence au passé

    En 1865, toute reconstitution de l'Ordre, dans le Midi languedocien comme ailleurs, doit nécessairement faire référence au passé. L'Ordre n'a pas d'autres Constitutions que celles publiées par le maître Antonin Cloche en 1690, jamais retouchées depuis lors19. La référence aux décisions législatives des anciens chapitres généraux, toujours en vigueur, se fait au moyen du répertoire analytique publié par Vincent-Marie Fontana en 1655, réédité et complété par Gaétan Lo-Cicero en 1862. La collection manuscrite des Actes des chapitres de la province de Toulouse réformée sert tout autant de norme pour suivre l'ancienne tradition toulousaine, à laquelle Cormier ne cesse de se référer20.

Le cadre architectural

    Au début du rétablissement de l'Ordre, l'architecture dans laquelle on devait s'établir ne paraît pas avoir fait l'objet d'un choix explicite, tant une église gothique semblait s'imposer. Ainsi à Toulouse, pour le couvent fondé par Lacordaire à la fin de 1853, la chapelle, commencée en avril 1854, dont la première pierre est posée le 4 août et qui est bénie le 5 mai 1855, est de style résolument gothique dans son architecture, due à l'architecte Auguste Delort21, comme dans sa décoration et son mobilier, pour lequel le couvent recourt aux directives de « l'antiquaire » Alexandre Du Mège. Ce parti sera identique pour l'église conventuelle, commencée en 1879, par l'architecte Henri Bach, spécialiste des églises néo-gothiques à Toulouse . En revanche le couvent de Marseille, où le P. Cormier a eu son mot à dire, après avoir songé à un édifice néo-gothique commandé à l'abbé Pougnet22, fera appel pour son église (commencée en 1868, achevée en 1878) à Pierre Bossan, élève de Labrouste, architecte de la basilique de Fourvière23. Autrement dit, Marseille préférait la modernité à la tradition.
    À Lyon, en revanche, où le P. Danzas24 s'efforce de faire revivre les temps primitifs de l'Ordre de Saint-Dominique, l'architecture du bâtiment conventuel sera strictement conforme aux normes restrictives posées par le chapitres généraux du XIIIe siècle, tandis que pour l'église « du très pur XIIIe siècle », rien ne paraissait trop beau25. Danzas, à l'opposé de Lacordaire, ne conçoit le rétablissement de l'Ordre que comme une reconstitution archéologique du passé, une copie conforme du XIIIe siècle. Il a lui-même revendiqué cette vision dans une lettre à Étienne Cartier26 du 7 septembre 1862 : « Un des côtés de notre observance est très certainement le goût de l'antiquité. Dans nos constructions de même, nous affectons l'archaïsme. Notre jolie église de Carpentras27 est déjà occupée. Celle de Lyon ne tardera plus. C'est du très pur XIIIe siècle dont vous serez content. On disait que j'avait tellement la manie de l'ogive que je faisais jeûner nos religieux pour leur donner des visages ogivaux. Il est certain que nous puisons toutes nos inspirations dans le passé, mais je ne saurais vous dire si c'est plus dans les choses plastiques et matérielles que dans les autres28. »

Se réapproprier l'héritage spirituel du passé

    En rattachant la nouvelle province de Toulouse à la tradition spirituelle de l'ancienne province réformée de Toulouse29, Cormier entendait échapper à l'antagonisme qui opposait Lyon à Paris et dans lequel il ne voulait pas prendre parti. Toutes les deux provinces sont bonnes et dans chacune des deux, déclarait-il, il pourrait trouver sa place. Administrativement parlant, étant devenu fils de la province de Lyon sans l'avoir choisi, il se trouvait à la tête de la province de Toulouse sans lui appartenir. Il ne sera transfilié à Toulouse que vers le terme de son second provincialat, le 28 novembre 187330. Si inconfortable fût-elle, pareille situation présentait l'avantage de lui laisser les mains libres. Son effort va d'abord porter sur les traces de la prédication de saint Dominique en Lauragais.

Raviver le souvenir de saint Dominique en Lauragais

    La nouvelle province se réjouissait de recevoir en héritage, comme le proclament les actes de la réunion capitulaire de Toulouse en 1867, peculiarem memoriam nostri Patris et fundatoris B. Dominici, cujus apostolatus vestigia, nostris in terris adhuc impressa, unique investigateur. Encore fallait-il faire revivre cette mémoire du terrain.
    À Prouilhe, plus de soixante ans après la Révolution, de l'antique monastère, première fondation de saint Dominique, rien ne subsistait. Lacordaire, quand il avait visité Fanjeaux à la mi-juillet 1852, avait formé le projet d'acheter là une parcelle de terrain pour y bâtir une chapelle commémorative. Le 19 janvier 1853, Mme de Chambert, propriétaire du site de Prouilhe, lui avait fait donation à cet effet d'une parcelle de la motte féodale. Ensuite, le 27 décembre 1855, Lacordaire avait acquis, au nom de la vicomtesse Jurien31, l'emplacement du monastère, que cette bienfaitrice se proposait de reconstruire. Dès le 4 septembre 1856, là où s'élèverait la future église, une « messe expiatoire » avait été célébrée par l'évêque de Carcassonne.
    Les plans de la construction étant établis en juin 1857, le 4 août suivant avait eu lieu la pose de la première pierre.  et, en décembre, Lacordaire pouvait écrire que « les fondements du monastère et de l'église sont hors de terre ». Tout restait encore à faire. Or l'achèvement de la construction allait être sérieusement ralenti par les déboires financiers de Mme Jurien, puis par le décès de celle-ci le 11 août 1876. Si bien que, le 9 mars 1879, un jugement du tribunal civil de Castelnaudary  mettait en vente aux enchères les biens de Mme Jurien à Prouilhe, à savoir le terrain et les bâtiments utilisables ou en construction, le mobilier, les accessoires de la chapelle. Le P. Cormier pousserait alors les moniales de Nay à venir occuper Prouilhe pour y rétablir le monastère32. La vie monastique ne reprendrait là, à l'instigation du P. Cormier, que le 29 avril 1880.
    Avant de pouvoir rétablir  le monastère de Prouilhe, le P. Cormier s'est employé à dresser dans la contrée des stèles destinées à commémorer la présence de saint Dominique en Lauragais. Dès 1867, alors que le curé de Fanjeaux travaillait de son côté à ériger un oratoire à côté de la croix du Seignadou33, Cormier projette d'implanter trois petits monuments dans le pays et passe aussitôt à la réalisation. Le 25 novembre 1868, il bénit les monuments des environs de Montréal  (statue sur la fontaine, monument de l'orage) et, quatre jours après, le curé Cros bénit à son tour la croix du sicaire entre Prouilhe et Fanjeaux. La mémoire de la vie de Dominique en Lauragais était ainsi visiblement rappelée à tous.

Les publications lithographiées des textes fondateurs.

    Les manuscrits provenant du couvent des Jacobins, passés à la Bibliothèque municipale de Toulouse ou aux Archives départementales de la Haute-Garonne, permettaient d'entrer en contact avec la tradition spirituelle de l'ancienne province. Aussi Cormier entreprend-il de publier les textes fondateurs.
    En 1868, il fait commencer une histoire de la province de Toulouse depuis ses origines au XIIIe siècle. Entreprise trop ambitieuse, du reste, qui ne pourra aller plus loin la fin du provincialat de Pierre de Valetica en 1276. Il en reste 124 pages lithographiées, qui auraient dû être reliées une fois l'ouvrage achevé. Reste aussi, reproduite de la même manière, en 32 pages lithographiées, une copie du registre des professions du couvent des Jacobins de Toulouse, depuis environ 1520 jusqu'au début de 1611. Quant aux actes des chapitres provinciaux depuis la réforme de Michaelis, une tentative d'en constituer la collection à partir des archives n'a jamais abouti à quelque reproduction que ce soit.
    En 1872, Cormier publie l'édition lithographiée de L'Instruction des novices à l'usage des noviciats de la province de Toulouse, qui reproduit fidèlement les textes en usage aux Jacobins de Toulouse au XVIIe siècle34. Un encadrement gravé de la page de titre représente la lignée toulousaine de saint Dominique, depuis les premiers frères jusqu'à Sébastien Michaelis et Guillaume Courtet35, et aussi jusqu'à Agnès de Langeac36 et Benoîte du Laus37, c'est-à-dire jusqu'aux figures de sainteté du XVIIe siècle, tant celles féminines, notons-le, que celles masculines.
    En 1875 enfin, l'édition lithographiée des Vitae Fratrum remet en circulation ce précieux recueil dû à un prieur provincial du Midi au XIIIe siècle, Géraud de Frachet, dont le texte n'avait été publié auparavant qu'à Douai en 1619 et à Valence en 1657, dans des éditions devenues introuvables. Ce faisant, Cormier devançait l'édition imprimée par Benoît Reichert en 1896, sur laquelle s'ouvrirait la série des Monumenta Ordinis Praedicatorum Historica.
    Deux autres publications lithographiées de textes anciens, mais cette fois réservées à l'usage interne, attestent la même intention de se rattacher à l'orientation spirituelle de l'ancienne province : en 1872, le Mémoire d'un Père Maître de la Province Toulousaine en faveur de l'observance, en réponse aux raisons proposées contre elle par un Religieux d'une Province mitigée ; en 1880, le Résumé d'un votum sur la renonciation aux grades de Maître, de Prédicateur général, etc. dans la Province de Toulouse, destiné à faire revivre la même tradition dans la nouvelle province.

Valoriser les figures de sainteté constituant la lignée toulousaine de saint Dominique

    Le premier chapitre de la nouvelle province, en 1869, qui élit Cormier prieur provincial, rend grâces pour le culte des martyrs d'Avignonet autorisé désormais dans l'Ordre entier depuis le 6 septembre 1866. Il recommande de poursuivre la cause de Bertrand de Garrigue, compagnon de saint Dominique, premier provincial du Midi (mort vers 1230), dont le culte sera culte confirmé le 14 juillet 1881. Les causes de Bernard de Travers et de Bernard de Morlaas, au XIIIe siècle, celle de Michel Pagès au XVe, dont le chapitre confie le soin au P. André Pradel38, n'aboutiront jamais. Celle d'André Abellon, prieur de Saint-Maximin au XVe siècle, n'obtiendra une confirmation du culte qu'en 1902. Quant à Guillaume Courtet, martyrisé au Japon en 1637, il sera le seul canonisé, mais en 1987 seulement, dans le groupe des martyrs dominicains de Nagasaki. Le P. Cormier lui-même n'a pas été jugé indigne de prendre place dans cette lignée spirituelle de saint Dominique : il a été béatifié le 20 novembre 1994.

Conclusion

    De 1865 à 1891, c'est bien le même dessein de se réapproprier la tradition spirituelle de la province de Toulouse, le même désir de se relier à saint Dominique dans sa lignée toulousaine qui ne cesse d'inspirer le P. Cormier. Ainsi s'explique pourquoi, dès le début, il a déployé tant de zèle afin d'inscrire dans le paysage du Lauragais le souvenir du père des Prêcheurs, pourquoi aussi il s'est tant attaché à connaître l'histoire de l'Ordre dans la France méridionale. Le programme de la province de Toulouse sous sa conduite, comme il l'écrit au P. Jandel (6 décembre 1867), c'est de « nous rattacher autant que possible au passé », par souci de fidélité à une tradition vivace, en s'y référant non pas comme à un archétype immuable dont il faudrait restituer une copie archéologique, mais comme à une source jaillissante où l'on entend puiser une ardeur renouvelée. Son attitude devant le passé dominicain ne relève pas de la neutralité scientifique de l'historien, mais de l'attitude militante de qui veut mettre la reconstruction de la mémoire dominicaine au service du rétablissement de l'Ordre. En cela il diffère sans doute de Lacordaire, plus soucieux de recréer l'Ordre en fonction des exigences du présent que de s'approprier l'héritage légué par les devanciers.
 
Appendice

    L'ancienne province de Toulouse, selon H.-M.Cormier, Vie du Révérendissime Père Alexandre-Vincent Jandel, Paris, 1890, p. 389-391.

    La Providence semble avoir tracé dès l'origine, à la province de Toulouse, la voie où elle devait marcher, en donnant à son principal couvent, celui de Saint-Romain de Toulouse, la voie où elle devait marcher, en donnant à son principal couvent, celui de Saint-Romain de Toulouse, le corps de saint Thomas, plutôt qu'aux couvents de Rome ou de Paris : « Je choisis de moi-même, écrivait le bienheureux Urbain V aux Frères Prêcheurs, en leur attribuant le précieux dépôt, l'église de votre couvent de Toulouse pour garder le corps sacré, car il s'y trouve une nouvelle Université que je veux voir fondée sur la doctrine ferme et solide du grand Saint.»
    Le zèle pour les études philosophiques et théologiques poursuivies d'après la doctrine de saint Thomas, revêtit dès lors, dans les religieux de Toulouse, grâce à la proximité des reliques un caractère spécial où l'intelligence et le cœur, l'étude et l'oraison se prêtaient un mutuel appui. Qu'il devait être édifiant de voir ces heureux Pères, tantôt prosternés devant la châsse du Docteur Angélique, tantôt penchés sur les pages de ses traités, partager si bien leur vie entre ces deux choses, qu'en priant le saint ils méritaient de mieux comprendre sa doctrine, et qu'en méditant cette doctrine, ils apprenaient à sentir plus vite sous l'écorce des lettres, et à vénérer plus filialement le grand saint ! Qu'il suffise de rappeler entre tous les hommes d'élite formés à cette école, dans les premiers siècles de l'Ordre, Capréolus, surnommé le prince des Thomistes, dont il a été dit que « l'Esprit Saint lui-même semblait avoir transfusé en lui l'esprit du Docteur Angélique »
    Ce mouvement si accentué des Pères de Toulouse vers la doctrine thomistique ne les portait nullement à sacrifier ou à laisser sur un plan inférieur les observances de saint Dominique. Leurs couvents n'étaient-ils  pas encore tout pénétrés des traditions et des exemples du grand Patriarche ? Mais ils cultivaient avec un soin plus jaloux les observances les plus propres à faire du cloître un milieu favorable à l'épanouissement des sciences sacrées : la joie dans la charité, la paix de la cellule, les chants divins, ceux de la Messe et des Complies surtout, qui remplissent de leur harmonie les espaces créés par le silence, et disposent à entendre les harmonies ineffables des mystères de Dieu.
    Cet esprit, s'il s'était affaibli, se ranima et devint plus fécond que jamais au seizième siècle, par la réforme du P. Sébastien Michaelis ; il en sortit une longue génération d'hommes extrêmement remarquables en doctrine.
    Le premier fut le réformateur lui-même, que son éloquence, sa science scolastique et ses talents de polémiste rendirent formidable aux hétérodoxes en même temps que secourable à toutes les âmes pieuses. Vinrent après lui : le P. Combefis, spécialement versé dans le grec et auteur de la Bibliothèque oratoire des Pères , — le P. Gonet, qui édita le Bouclier de la théologie thomistique, puis le Manuel thomistique , — le P. Vincent Contenson, qui mourait à trente-deux ans en descendant de chaire, léguant à l'Église son bel ouvrage, Théologie de l'esprit et du cœur ; —  le P. Vincent Baron, qui composa, pour répondre au désir du pape Alexandre VI, ses Lettres sur la morale chrétienne ; — le P. Antonin Cloche, que sa science et son mérite appelèrent au magistère de l'Ordre pour fournir l'un des Généralats les plus glorieux [En note : Le P. Cloche n'était pas fils de la province de Toulouse, mais il y fit ses études] , — le P. Antonin Massoulié, dont les œuvres spirituelles, toutes nourries des principes de saint thomas, méritèrent l'éloge de Bossuet et sont encore la lumière de beaucoup d'âmes d'oraison ; — le P. Goudin, dont l'esprit philosophique est certainement des plus remarquables, par sa logique vigoureuse, sa dialectique profonde et son incomparable clarté..
    Tous ces hommes, dans leur sainte passion pour la doctrine de vérité, eussent regardé comme le plus beau couronnement de leur vie d'expirer la plume à la main, dans la cellule, ou assis à leur chaire de professeur en faisant la classe. Telle avait été la fin d'un de leurs devanciers, le P. Nicolas de Montemaurili, frappé pendant qu'il commentait, en l'appliquant à la Sagesse éternelle et au Verbe incarné dans le sein de Marie, le texte scripturaire : Quasi cedrus exaltata sum in Libano (Qo 29, 17).
    C'est grâce à cet esprit fortement enraciné que l'œuvre du P. Michaelis, simple Congrégation d'abord, avait été admise à prendre le nom et le rang de la Province toulousaine. Après de longues années d'existence, elle méritait que le Chapitre général de Bologne, tenu sous le P. Cloche en 1706, fît en ces termes son éloge : « Nous confirmons toutes les louables coutumes et les privilèges de ladite Province ; et afin qu'elle croisse jusqu'à devenir mère d'autres provinces, imitatrices de sa vie régulière, nous exhortons tous ses religieux à persévérer dans le zèle qui les a toujours distingués pour l'observance, les études et les missions. »
    Ce coup d'œil rétrospectif explique que le P. Jandel désirât faire revivre une Province si vénérée.   

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