In memoriam frère Emmanuel Debroise

 

Qui le remplace ? - Samedi 17 janvier 2009, obsèques du fr. Emmanuel Debroise - Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht  Marseille, École Lacordaire



Nota : cette prédication a été rédigée après-coup. Elle reproduit l’essentiel de ce qui fut dit pendant la célébration et en développe quelques points.

Pourquoi sommes-nous ici ? Est-ce pour accompagner notre frère Emmanuel de nos prières ? Oui. Pour soutenir sa famille dans son deuil ? Oui, et tout cela est très important. Est-ce pour prier, pour prier pour lui ? Plus important encore. Est-ce aussi pour préparer l’avenir ? Peut-être, mais de quelle façon ?
Le plus important est la prière. Nous croyons à la vie éternelle, au paradis ; et au purgatoire, état d’attente du paradis, état de l’âme de ceux qui ont dit oui à Dieu, mais qui ont encore besoin de se purifier des traces de leur péché. Nous croyons au paradis parce que nous croyons à la charité de Dieu ; au purgatoire, parce que nous faisons acte d’espérance en sa miséricorde. C’est parce que nous croyons au purgatoire, qui appartient à la foi catholique, que nous prions pour le frère Emmanuel. Sinon, si nous le savions déjà entré au ciel, ce qui est possible, mais que nous ignorons, il serait inutile de prier pour lui et nous n’aurions rien à faire ici ; ce serait lui qui, au contraire, prierait pour nous.

 

Pourquoi sommes-nous ici ? Au milieu d’une grande bataille, devait avoir lieu une offensive à même d’emporter la décision. Or voici que, pendant l’attaque, le général de cavalerie qui commandait les cuirassiers fut fauché en pleine charge par un boulet. On en informa l’Empereur. Sans s’émouvoir, il répondit : « Qui le remplace ? »
Ainsi en va-t-il de nous. Ne nous faisons pas d’illusions. Tout passe, tout s’oublie. Si aujourd’hui nous entourons une famille dans sa peine, si nous faisons mémoire du rayonnement d’un prêtre, demain, beaucoup ne s’en souviendront plus. Les plus âgés et les plus proches s’en souviendront, mais les plus jeunes auront vite oublié. Le passé passe si vite ! Pour les élèves qui sont ici, qu’un homme de plus de quatre-vingts ans meure, rien là que de très normal, tant les quadragénaires qui sont présents leur paraissent déjà si vieux. Les sentiments sont vifs, les passions sont fortes, mais les souvenirs s’estompent. Une fois rentré dans le silence le petit bruit d’une page qui se tourne, ne reste que la page tournée. S’il est une chose dont nous pouvons être sûrs, c’est que nous mourrons tous.
La question semble se poser ainsi : « Qui le remplace ? » Nous allons prendre quelques instants pour nous la poser ensemble. En outre, les situations changent vite. S’agit-il de remplacer ?

Notre place est au ciel

Tout décès nous ramène à la question principale de notre vie, celle de son après. Si tout est fini, inutile de s’ingénier en simagrées. En revanche, si notre vie terrestre sert à préparer, acte après acte, notre vie éternelle d’amitié amoureuse auprès de Dieu, alors, au contraire, tout compte. Notre certitude de foi est qu’il y a une vie éternelle ; notre espérance, d’y être admis, par grâce ; et notre tâche, de nous y préparer, dès maintenant. Comme disait un chef d’orchestre : « Il nous faut travailler aujourd’hui, comme si nous allions mourir demain ».
Ce qui n’aura pas lieu, en revanche, est l’absurde idée de réincarnation, si prisée chez certains Occidentaux sans qu’ils sachent pourquoi, alors que, chez les Extrême-Orientaux chez qui ils sont allés la chercher, elle est une malédiction. La réincarnation ne prouve qu’une chose, c’est qu’une personne humaine n’a pas de valeur, que les actes de sa vie n’ont pas eu d’importance. Aucun humanisme n’est possible si la personne n’est pas une personne. Les chrétiens oublient d’être chrétiens, mais ils projettent sur les autres religions des valeurs chrétiennes.
Nous, chrétiens, nous savons que la personne compte, parce qu’elle est créée à l’image de Dieu et qu’elle est sauvée par le Christ. C’est pourquoi la mort pèse son poids. Il n’est pas naturel à une personne faite pour la vie éternelle que de mourir ; mais nous savons que la mort humaine est consécutive au péché originel et qu’elle sera le dernier ennemi détruit.
Notre place est au ciel, récompense imméritée de notre liberté aimante. Seul, Dieu lui-même, par la croix et la résurrection de son Fils, peut nous en ouvrir les portes.

Faut-il remplacer ?
Nul n’est irremplaçable, mais tout le monde n’est pas remplacé. Dans toutes les actions humaines et aussi dans l’apostolat chrétien, il peut y avoir des pertes et des trous.
Une place devenue vide nous rappelle l’importance des intermédiaires de la grâce, des médiations que nous sommes entre Dieu et les âmes. Si les intermédiaires viennent à manquer, la grâce manque aussi. Dieu semble comme empêché de conférer sa grâce, alors qu’il le voudrait, parce que les intermédiaires humains ne jouent pas leur rôle. Dans les régions de notre pays où ces intermédiaires manquent, la grâce divine se raréfie. C’est la raison pour laquelle il est si important que se lèvent des apôtres, des chrétiens fervents qui donnent leur temps, et même leur vie, au Christ et à la si belle tâche éducative. Les laïcs donnent leur métier, ou une partie de leur temps et de leur cœur. Cela ne suffit pas. Il faut aussi que des jeunes, aujourd’hui, donnent leur vie au Christ, toute leur vie, dans la consécration religieuse, afin d’inclure dans leur agenda quotidien, rempli pour Dieu seul et le prochain, une large part de prière contemplative, d’étude de la vérité et d’annonce de l’Évangile.
L’éducation des jeunes ne saurait se passer de familles spirituelles d’éducation, de congrégations enseignantes, à notre époque où beaucoup d’entre elles se préparent à mourir. Certes, dira-t-on, il suffit de demander à l’institution de fournir des prêtres, des prêtres ici, des prêtres là. Où les trouve-t-on ? Chez ceux qui acceptent de le devenir et de donner leur vie ; dans les familles chrétiennes qui font tout pour que leurs propres enfants se posent la question et y répondent. Pour remplacer une place vide, il y a ce qu’on demande à l’institution et aussi ce qu’on lui donne.

La mission d’une école catholique

Tout m’invite à le dire ici, dans cette si belle école, si riche de valeurs chrétiennes et qui veut les transmettre : l’école catholique doit être catholique.
L’école catholique doit être catholique, sinon, si elle ne le veut pas, elle ne sert à rien, sauf à être plus chère que l’école tout court. De plus, en France, l’État s’occupe de tout, l’Éducation nationale le veut, depuis un siècle et sans partage. Or nous savons tous que lorsque quelqu’un dit qu’il s’occupe de tout, il est difficile à quelqu’un d’autre de pouvoir s’occuper d’au moins un peu quelque chose… Les dévouements totalisants sont parfois ombrageux. Par conséquent, puisque l’école catholique est rendue possible, elle doit être elle-même, plus que jamais. Surtout à notre époque de déchristianisation, de confusion extrême des esprits en matière religieuse, d’ignorance abyssale chez les jeunes générations et de confrontation à d’autres religions.
Cela signifie que l’école catholique ne saurait se contenter de vernir son projet éducatif d’un badigeon humaniste, comme dans la génération précédente. Humaniste, qu’est-ce à dire ? À force de vivre en chrétienté, nous l’avons oublié : les valeurs humanistes sont devenues universelles parce qu’elles sont chrétiennes, non l’inverse. Certes, il y a quelques décennies, nous vivions encore plus ou moins en chrétienté et en conservions paresseusement les réflexes. Tout geste chrétien qui se gardait d’apparaître trop clairement et se maquillait d’humanisme était quand même décrypté comme chrétien, et tout le monde s’y retrouvait. Aujourd’hui, c’est fini. Nous avons été trop timides et nous le payons cher. Notre pays est devenu païen, nos jeunes plus ignorants que jamais de la culture chrétienne – et même parfois humaine, d’où la montée de la sauvagerie dans les écoles elles-mêmes – et nous ne pouvons plus nous contenter d’implicite. Notre tâche d’éducateurs chrétiens, si nous sommes tels, est de transmettre explicitement le message, non point pour imposer, ni seulement pour proposer, mais pour annoncer.
Nous annonçons et nous faisons vivre, nous transmettons une foi vive, par la parole et par la liturgie. En effet, la parole est nécessaire, l’exemple ne suffit plus. Pour comprendre qu’un exemple est exemplaire, il faut être chrétien. Sans le mode d’emploi, même le plus beau geste n’est pas identifié. C’est par la parole que le Christ a annoncé le Royaume, puisqu’il est la Parole du Père. C’est par la parole que notre exemple sera éclairé, et compris des plus jeunes. Si tant est qu’il s’agisse d’un exemple : je ne me prêche pas moi-même, ni l’exemple que je suis censé donner, sans quoi je ne pourrais pas prêcher grand-chose. J’annonce le Christ, la foi de l’Église, la foi intègre, celle de toute la communauté, la foi qui nous réunit. Ainsi serons-nous des éducateurs chrétiens, fiers de notre foi, humbles devant Dieu, apôtres devant nos jeunes. Ainsi leur donnerons-nous envie d’être chrétiens. Sinon, où iront-ils ?
La cérémonie qui nous réunit n’est pas sans larmes, mais la joie domine, celle de l’espérance dans la vie éternelle dès le moment de la mort, celle de la résurrection des corps au Jugement dernier ; et celle de la grâce de la conversion pour nos jeunes, si nous, de notre côté, leur prêchons haut et fort et leur faisons vivre une expérience spirituelle avec le Christ.

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