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Conférences de Carême 2008

La peur mène le monde !

LA PEUR DES AUTRES


 

I.  Aujourd'hui la peur


a)  Quelques considérations très générales

         La peur est un réflexe du vivant (les animaux aussi ont peur). Heureusement que nous avons peur ! La peur est ce signal avertisseur d'un danger imminent, elle est un réflexe préventif face à toute forme de danger, réel ou supposé. La question n'est pas de ne pas avoir peur mais de savoir la confronter à la réalité et la mesurer en fonction du type de danger auquel le sujet doit faire face. Il faut donc la gérer, la contrôler. La difficulté de l'être humain, c'est qu'il ne possède pas l'instinct des animaux pour utiliser au mieux ce réflexe de survie comme moyen de défense. La peur humaine met en jeu chez lui toute son histoire, sa psychologie, ses affects, etc. Il peut y avoir par conséquent un grand décalage entre l'objet réel de la peur et sa répercussion sur le sujet. D'autre part, le rapport à la vie et à la mort propre au sujet humain confère à la peur une dimension qui n'a en définitive que peu de choses à voir avec le réflexe de peur des animaux.

         Quand l'homme perçoit une menace et que ses appuis habituels font défaut, îl se sent comme nu et il a peur. « J'ai eu peur parce que je suis nu » dit Adam (Gn 3,10) - la question est ici : pourquoi Adam perçoit-il Dieu comme une menace ? Cette peur humaine relative à tout ce qui peut porter atteinte à sa propre vie et mettant en jeu finitude ou culpabilité, cela s'appelle l'angoisse. Elle est en opposition frontale à notre désir de vivre. Ce peut être toutes ces peurs relatives au futur, c'est alors l'angoisse de l'imprévisible, (elles peuvent conduire à l'anxiété pathologique) ou toutes ces peurs que véhiculent notre histoire personnelle, relatives à notre passé, ces peurs dites « archaïques », c'est alors l'angoisse de l'irréversible (elles peuvent conduire à différentes formes de délires). Ces deux formes de peurs, relatives au passé et au futur, ne sont jamais séparées dans la réalité. Par ailleurs, toutes nos peurs ont pour horizon ultime la peur de la mort et cette peur dernière est toujours présente, avec plus ou moins d'intensité, en chaque peur humaine.

         Si les vieilles peurs ancestrales ont disparues (on n'a plus peur que le ciel nous tombe sur la tête) de nouvelles peurs sont apparues. Mais depuis toujours, on jugule la peur, on la dompte et de deux manières : à l'extérieur de l'homme, par l'aménagement de son monde, par les progrès techniques, par les institutions humaines, qu'elles soient juridiques, sociales ou politiques, et a l'intérieur, par le travail de la raison et le développement de vertus humaines comme la force, le courage, le calme etc. La peur peut entraîner deux réactions opposées : la passivité ou l'agressivité. Notons qu'il s'agit là de deux caractéristiques majeures de notre temps devant les difficultés qui peuvent se présenter. Ne serait-ce pas là deux symptômes du fait que nous vivons dans une société profondément tenaillée par la peur ? Le problème n'est donc pas d'avoir peur, mais de gérer la peur, la nommer, la traverser, la dépasser. Il faut savoir la regarder en face comme le serpent d'airain brandit par Moïse au désert.


b)  Quelques caractéristiques actuelles de la peur

         Nous sommes aujourd'hui marqués par le terrorisme qui est fondé sur la stratégie de la peur. Le phénomène est amplifié par la civilisation de l'image qui est la nôtre. Dans la réalité, les actes terroristes font peu de dégâts à les comparer aux guerres et autres fléaux de masse. Mais c'est bien par la peur qu'il engendre que le terrorisme est un fléau de masse. Et comme notre perception du monde se forge à la mesure des images que nous recevons, il n'est pas étonnant que la civilisation de l'image soit un vecteur amplificateur de tous les dangers qui nous sont rapportés. Nous notons en tout cas une forte perte de confiance en l'avenir et, paradoxalement, avec une génération qui pour la première fois depuis longtemps ne vit pas avec le risque imminent d'une guerre, en occident à tout le moins.

         Il ne faut pas mésestimer non plus les profondes conséquences dans l'inconscient collectif de la puissance déshumanisante considérable générée par ces deux grandes idéologies du XXème siècle que furent le nazisme et le communisme et qui ont donnés camps de concentrations et autres goulags. Primo Levi affirmait que ce qui dominait en lui, ce n'était pas la haine mais la peur de l'homme. Notre monde est comme rescapé de la peur d'un anéantissement monstrueux, d'une négation de sa propre humanité, rescapé mais non pas guéri. L'autre me fait peur. Et je me fais peur dans l'autre. D'autant plus que cet autre occidental qui a construit les camps de concentration est mon semblable culturellement, étant lui aussi de tradition « judéo-chrétienne ».

          « La peur de l'autre » peut avoir deux sens : c'est la peur que j'ai de l'autre (génitif subjectif) ou c'est la peur que l'autre a de moi (génitif objectif). Le fait que les deux sens se retrouvent dans la même expression, la langue française ne permettant pas de les distinguer, n'est pas sans signification. La peur fait peur en effet. Si vous mettez un chaton au milieu de plusieurs autres chatons ayant été habitués à la compagnie d'un chien mais pas ce chaton là, le chien se précipitera aussitôt sur ce pauvre chaton parce qu'il aura peur. La peur engendre la peur. Peur contre peur.

         Il y a également la peur résultant de la conséquence du pouvoir technologique de l'homme qui apparaît sans limite. C'est la peur des experts qui refont le monde sans se soucier des fondements de la question humaine, dans sa dimension culturelle, personnelle et sociale. Peur du biogénéticien, de l'économiste tout-puissant, de la loi absolue du marché, de la mondialisation. Peur clés dérèglements planétaires de la nature provoqués par l'homme. Pour comble, de nouvelles peurs naissent ou resurgissent comme réaction à ces dépossessions de notre propre histoire : peur des fondamentalismes religieux, des affirmations identitaires violences, des groupes d'appartenance qui s'opposent à d'autres groupes etc. En outre, les vieilles peurs portant sur ce dont nous n'avons aucune maîtrise sont réapparues avec le sida, mais aussi les cancers non expliqués ou d'autres maladies inconnues. Toutes ces peurs sont amplifiées du fait que le mythe de la jeunesse éternelle est devenu la référence standard de nos sociétés. Le drame, c'est d'être trop vieux, trop gros, trop petit. Il faut maigrir, s'inscrire dans un club de sport, se refaire le nez, supprimer les premières rides...

         Comme la peur est partout, il faut se protéger de tout. D'où une législation envahissante, la loi nous protège, elle canalise l'angoisse, mais elle la redouble également. Chaque prise de risque devient aujourd'hui un délit potentiel (les maires). Bref, plus nous sommes protégés, plus nous avons peur. Au final, ce n'est plus la peur de la mort qui nous hante mais bien la peur de vivre, qui lui est liée. L'angoisse de la liberté devient aujourd'hui une angoisse devant la liberté. Il s'agit moins de se poser la question toujours angoissante de son propre avenir, de choix nécessaires à faire, que de se décider à faire un choix, à engager sa liberté, à être responsable. Mais comme diraient les jésuites : ne pas choisir, c'est choisir. L'absence de prise de risque ne fait que redoubler la peur du risque.


 

II.  Une approche psychologique de la peur


a)  Les sources psychiques de la peur

Je me réfère ici, et bien schématiquement, à la psychanalyse comme principe d'explication des mécanismes psychiques, non pas à la psychanalyse comme outil thérapeutique, ce qui d'ailleurs reste toujours à prouver.
         La peur étant fondamentalement liée à la question de l'identité, perçue comme menace sur l'Identité, quelque que soit la forme de la menace en question, il convient de rappeler les fondements psychiques de la construction de l'Identité. La vie psychique s'organise autour de trois instances, le ça, le moi et le surmoi. Le « Ça », c'est le domaine du pulsionnel, des instincts. Il nous pousse à la réalisation immédiate des désirs et des besoins. C'est la partie la plus innée de l'appareil psychique.

         Le « Surmoi », c'est l'ensemble des mécanismes acquis, relatifs aux normes d'une culture donnée et même aux valeurs fondatrices de l'humanité, qui sont inconscients et qui exercent un effet régulateur sur le moi pour contrecarrer le ça. Ils sont comme la cristallisation des interventions répétées de l'autorité durant l'enfance. Cette Instance est fondamentale dans la mesure où elle permet de structurer le désir, de l'orienter pour la vie, elle se veut au service de la croissance et de la construction de la personne. Mais le surmoi peut aussi étouffer la capacité de désirer et jeter un soupçon généralisé sur le désir comme tel. Comme Instance de censure, le surmoi doit permettre l'adaptation du sujet à la réalité, l'émergence d'un moi capable de faire face à la réalité.

         Les souvenirs douloureux ayant une connotation affective et émotionnelle fortes sont refoulés dans l'inconscient. Ils se manifestent dans la vie diurne (lapsus, actes manques) et nocturne (rêves et leur signification symbolique). Freud a systématisé l'organisation de la vie affective selon les grandes étapes de la sexualité infantile (transformation de la libido). L'existence est dominée par la contradiction entre ce qui nous pousse à obtenir du plaisir (énergie libidinale) et ce qui nous en empêche, entre gratifications et frustrations. Le plaisir est d'ordre narcissique, il est lié à l'instinct de vie, à la conservation du vivant.

         Mais il faut savoir mettre à distance le plaisir pour libérer le désir de son objet immédiat qui peut certes le combler à un moment donné mais ne le satisfera jamais, (d'où l'importance du carême !). C'est ici que l'analyse de Freud connaît une profonde lacune. Le désir n'est pas une pulsion aveugle, il est comme tel désir du bien (désir comme nature). Si Freud avait lu St Thomas, il aurait peut-être compris cela (on peut en douter cependant). Le désir ne s'oriente pas vers x ou y au gré de ses caprices, il n'est jamais indifférent si je puis dire, il est par lui-même désir de communion, d'aimer et d'être aimé et en définitive, attraction vers le Père. Il structure la personne avant même l'exercice de la liberté à son endroit. Il devient par frustration désir de possession, de domination, de destruction. Il devient là contre-désir en réalité. Loin d'être une aliénation du désir, la religion maintient au contraire le désir de l'homme toujours ouvert au-delà de son objet saisissable, en quelque manière que ce soit.

         L'enjeu est ici fondamental car trop de plaisir tue le plaisir. Plus encore, trop de plaisir tue, purement et simplement (pensez à la drogue). Et lorsqu'il n'existe plus de plaisir et que le désir et devenu incapable de se libérer du plaisir, c'est l'instinct de mort qui apparaît. Quand Eros s'affole, c'est Thanatos qui se pointe ! Grande est alors la tentation de régler l'insupportable conflit du désir par la disparition de la vie et toute autre forme de pulsion suicidaire. On a justement dénoncé la « tyrannie du plaisir » qui caractérise notre époque. « Faites-vous plaisir » est un leitmotiv pesant de nos publicités. Un vrai matraquage, un quasi impératif catégorique. Nous sommes dans la civilisation de l'excès, de la démesure, le langage des jeunes en porte d'ailleurs la trace, ne disent-ils pas « c'est trop bien », « c'est trop nul » ou tout simplement « c'est trop ! ».

         Autant la frustration maladive du plaisir pouvait-elle être bien réelle à l'époque de Freud, autant c'est tout le contraire aujourd'hui. Ceci est lié, entre autre chose, à l'absence du père, de l'autorité, qui fait gravement défaut à notre temps. Ce n'est donc pas mieux aujourd'hui qu'au temps de Freud, c'est même plutôt pire. Quand il n'y a plus la force régulatrice de l'autorité et donc la constitution d'un surmoi structurant, c'est le moi qui est incapable d'exister dans la réalité. Ce n'est même plus l'homme sans repère, c'est l'homme sans gravité qui en résulte. La construction identitaire ne peut progresser, l'image narcissique et « paradisiaque » de la mère est devenue toute puissante et avec elle, la toute puissance de l'Ego. Le processus d'identification de la personne ne s'accompagnant pas de la nécessaire différentiation, tout ce qui viendra s'opposer à la toute puissance de l'Ego sera nié, soit par le meurtre (symbolique ou réel) de l'intrus, soit par un retour chaque fois plus fusionnel au sein originel. I1 n'est pas difficile de comprendre qu'une pente aussi dangereuse ne puisse conduire à des tendances schizophrènes multiples, dès lors que l'Ego interdit au sujet d'accéder à sa propre identité par des processus de différenciation et de relations renouvelés.


b)  Phobie sociale

         On remarque une croissance inquiétante de la phobie sociale aujourd'hui. Mais il est vrai que celle-ci est étudiée en elle-même depuis relativement peu de temps. La phobie sociale se reconnaît à des symptômes physiologiques, (sueur, tremblement, rythme cardiaque accéléré), à une large extension des domaines où elle apparaît (situations très diverses) et à une inhibition, un isolement, une profonde mésestime de soi de la part du sujet qui en souffre. Nous pouvons trouver les causes profondes de ce phénomène dans la difficulté relative à l'identité que nous venons de relever. Les mécanismes de défense du moi ne fonctionnent pas suffisamment et tout peut-être perçu comme une agression, une menace pour sa propre identité.

         La partie visible de l'iceberg, c'est le culte de l'image et nous savons combien ceci joue un rôle central aujourd'hui. L'image que l'on doit donner de soi doit toujours être valorisante. Il faut être socialement performant. Souriez, vous êtes filmé. Il ne saurait y avoir de demi-mesure : si t'es pas le meilleur, c'est que t'es nul. La peur inhérente à toute relation humaine est également devenue honteuse, sous la forme première de la timidité en particulier. Il ne s'agit pas de la dépasser, il s'agit de l'annuler. La peur doit être niée. Je n'ai donc pas peur parce que je ne dois pas avoir peur. Mais c'est bien dangereux cela : quand on a la panique de la peur, on n'est pas loin de la peur panique. Ce n'est donc plus le « n'ayez pas peur » de Jean-Paul II (cité par Jésus lui-même...) mais « si t'as peur, t'es mort ». On n'a pas le droit d'avoir peur. Malheur aux peureux. La peur redouble alors du fait qu'elle est sans nom et sans visage.


c)  Peur et société

         La perception de sa propre identité est inséparable de la perception de son appartenance à un groupe social. L'espace existentiel qui modèle notre psychisme est un espace relationnel. Tout ce qui fait peur a tendance à être exclu. La société expulse ses corps étrangers, reconnu dangereux pour l'identité du groupe, inséparable de l'identité personnelle. Une théorie de la folie affirme que celle-ci ne résiderait pas dans l'individu mais dans le groupe qui la cristalliserait sur quelques-uns comme fonction de protection du plus grand nombre. Guérir la folie reviendrait à réintégrer le fou dans la société. Cette théorie a eu un tel succès en son temps qu'elle a pu fermer en un jour tous les hôpitaux psychiatriques d'Italie ! Mais la société est-elle capable de fabriquer de la folie et y a-t-il une fonction nécessaire du fou, le fou est-il le fou des autres ? La société rend-t-elle fou ou permet-elle la folie seulement ? Michel Foucault a reconnu le besoin pour une culture ou une société de définir ce qui la limite, ce qui en dehors d'elle. La folie apparaît alors nécessaire à la société pour pouvoir définir sa norme. Les rapports interindividuels, duels, sont en tout cas d'une autre nature, Le couple ne pouvant pas être considéré comme le plus petit échantillon représentatif du groupe social.

         Cette théorie a eu un prolongement heureux du point de vue thérapeutique avec l'école des systémiciens qui part du principe qu'il n'y a pas de société sans communication et de pathologie mentale sans anomalie de la communication. Cette anomalie de la communication est irréductible, propre à toute société. La contradiction interne liée à toute communication est potentiellement pathogène. Le groupe va alors circonscrire la folie chez un de ses membres et préserver ainsi le fonctionnement des autres (théorie du double lien). Il s'agit de préserver le plus grand nombre en la localisant sur un petit nombre : c'est la fameuse théorie du bouc émissaire. Il est certain que tout homme forge son identité par rapport aux autres, selon des processus d'indentification qui mettent en jeu le groupe social. Les premiers modèles d'identification sont parentaux (ou substituts). C'est la phase de mimétisme (je fais comme maman ou papa).

         Puis vient le moment de la rupture, avec son maximum à l'adolescence. C'est une phase d'opposition, nécessaire pour construire son identité. Il est tout aussi nécessaire de se reconnaître parmi d'autres membres de la même communauté d'âge (uniformité des choix vestimentaires, des goûts, d'un langage). L'adolescent est dans une situation inconfortable, se trouvant entre la sécurité de l'enfance et la quête d'une identité adulte. L'angoisse de l'identité adolescente est de ne pas être vu, ne pas être considéré, de se trouver inintéressant aux yeux des autres. Mais par ailleurs, une reconnaissance trop explicite dérange l'adolescent, elle peut résonner comme une agression, comme l'imposition d'une identité qui lui est étrangère. L'adolescent vit beaucoup sur l'image, avec la problématique narcissique qui lui est liée. Nos sociétés de l'image, nos sociétés narcissiques sont en cela adolescentes. J'ai lu récemment qu'un meurtre avait été commis sur un inconnu au seul motif de son regard mal interprété. Cela fait vraiment peur.

         La peur d'une société narcissique, c'est plus que jamais la peur d'être fou, de ne plus se reconnaître en se regardant dans le miroir. Il n'est pas exagéré de dire que cette société là est potentiellement pathogène, qu'elle peut générer bien des tendances schizophrènes. La peur d'être fou est l'expression la plus radicale de la perte de confiance en soi et en l'autre. Une société de ce type est habitée par de profondes et sournoises pulsions destructrices, liées à la menace directe sur l'identité. Et toute difficulté liée à l'identité engendre la peur et génère de la violence, c'est là un vrai cercle vicieux.


 

III.  Peur et vie spirituelle

         Le religieux n'a donc pas disparu avec les Lumières, il a seulement été refoulé. Il resurgit aujourd'hui de manière irrationnelle, voire aberrante avec le paranormal, la résurgence de vieux paganismes, la superstition, l'occultisme et même le satanisme. Autant de produit de substitution de la démarche religieuse qui est inhérente à la condition humaine. Il faut donc retourner aux fondements de l'identité personnelle.


a)  Le mystère de l'identité

         Je n'accède pas au sens de ma vie en m'abstrayant de l'existence pour sonder mes états d'âme (qui peuvent être trompeuses) mais en discernant et en vivant les appels de cette vie concrète. « Viens et vois » dit Jésus à quelques disciples. J'approfondis mon identité personnelle chaque fois que se noue une relation qui fait grandir, l'altérité s'inscrivant au cœur du sujet. Il n'est donc pas de découverte de soi ni de croissance personnelle sans relation aux autres. Depuis notre plus petite enfance, chacun de nous peut mesurer pour lui-même cette profonde vérité humaine. A vrai dire, il faut aller encore plus loin : l'identité personnelle se forge dans la relation et ne saurait exister en dehors d'elle. La relation à l'autre est constitutive de ma propre identité personnelle. Et c'est là une vérité centrale de la foi chrétienne, l'identité personnelle étant fondée pour le chrétien dans une filiation et une fraternité uniques. En Jésus sauveur, nous sommes fils et frères d'un même Père.

         L'identité personnelle a son fondement ultime dans une paternité radicale venue d'en haut. Rien ne saurait par conséquent épuiser le mystère de notre identité personnelle. L'originalité absolue de la personne humaine interdit de réduire celle-ci à ses composants biologiques, historiques, culturels, éducationnels et tout ce qui peut forger d'une manière ou d'une autre notre personnalité. Nulle origine créée ne peut rendre compte de la transcendance de la personne. Aussi loin que nous pourrions remonter dans notre généalogie, nous ne percerions pas davantage le mystère de notre Identité, A vrai dire, si nous pouvons venir de très loin, nous venons surtout de très haut : nous sommes tous tombés du ciel !


b)  Le Fils

         Relevons que le Nouveau Testament fait le lien à plusieurs reprises entre la peur et la filiation. L'angoisse indicible de Jésus à Gethsémani et au Calvaire lui arrache un cri vers le Père, « Abba ! ». Jésus assume là toute peur, toute angoisse, et il l'anéantit dans sa filiation. Il traverse toute peur et y fait naître l'Amour, il fait accueillir là-même la vie reçue du Père. Rm 8, 14-16 : En effet, tous ceux qu'animé l'Esprit de Dieu sont fils de Dieu. Aussi bien n 'avez-vous pas reçu un esprit d'esclaves pour retomber dans la peur; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier : Abba ! Père ! L'Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu.

         Les disciples sont entrés dans ce mystère de filiation à la mesure de leur dépassement de la peur. Et c'est le dévoilement progressif du mystère de la personne de Jésus qui constitua pour eux le chemin de ce dépassement. Ils sont passes du « c'est moi, n'ayez pas peur » de la marche sur les eaux à « la paix soit avec vous...comme le Père m'a envoyé » du Ressuscité d'entre les morts.

         C'est en entrant dans ce mystère du Fils que nous n'aurons plus peur et d'abord que nous n'aurons plus peur de nos peurs. La peur peut s'avouer comme peur devant qui donne toute confiance. Elle disparaît alors, guérie et transfigurée qu'elle est dans ce lien source au Père, ce lieu originaire absolu de l'identité. Passons donc de la peur à la paix. Dépasser la peur peut changer le monde. N'est-ce pas se qui s'est produit en notre temps avec le fameux « n'ayez pas peur » de Jean-Paul II ?



Fr. Jean-Marc Gayraud





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