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Conférences de Carême 2008

La peur mène le monde !

LA PEUR DE SOI

Après avoir multiplié les pains, le Seigneur « obligea les disciples à monter dans la barque et à le devancer sur l'autre rive, pendant qu'il renverrait les foules. Et quand il eut renvoyé les foules, il gravit la montagne, à l'écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul. La barque, elle, se trouvait déjà éloignée de la terre de plusieurs stades, harcelée par les vagues, car le vent était contraire. A la quatrième veille de la nuit, il vint vers eux en marchant sur la mer. Les disciples, le voyant marcher sur la mer, furent troublés : « C'est un fantôme », disaient-ils, et pris de peur ils se mirent à crier. Mais aussitôt Jésus leur parla en leur disant : « Ayez confiance, c'est moi, n'ayez pas peur. » (Mt 14, 22-27) Cette injonction du Christ est renouvelée sur la montagne où Jésus est transfiguré devant Pierre, Jacques et Jean. Au son de la voix qui proclame « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur, écoutez-le. », les disciples tombèrent sur leurs faces, tout effrayés. « Mais Jésus, s'approchant, les toucha et leur dit: 'Relevez-vous et n'ayez pas peur.' » (Mt 17, 1-7). Enfin, au matin de la Résurrection, Jésus s'avance vers Marie de Magadala et l'autre Marie alors qu'elles quittent le tombeau pour transmettre aux apôtres le message de l'ange. Le Seigneur leur dit : « N'ayez pas peur ; allez annoncer mes frères qu'ils doivent partir pour la Galilée, et là ils me verront. » (Mt 28, 10).

Ce triple commandement du Christ doit être pris au sérieux : « N'ayez pas peur ». Pourtant l'affiche annonçant nos conférences de carême affirme catégoriquement que « La peur mène le monde ! ». A voir le monde, qui pourrait en douter ? Tout le monde sait qu'en grec la peur se dit phobos. Tout le monde sait aussi que ce substantif a donné naissance, en français, au mot puis au suffixe phobie. Tout le monde sait enfin que le 20e siècle finissant et le 21e commençant ne savent plus où donner de la phobie. Naguère encore, on ne connaissait que la claustrophobie (la peur d'être enfermé) ou anglophobie (la peur des anglais). Depuis trente ans, les néologismes fleurissent. Qui n'a entendu parler de l'homophobie ? L'encyclopédie virtuelle Wikipédia regorge d'explications savantes sur l'apiphobie (peur des abeilles), l’ablutophobie (peur de se noyer, jusque dans sa baignoire), la triskaidékaphobie (peur du nombre treize)...
J'en passe et des centaines. Une phobie surplombe tout cela, la pantophobie (peur de tout) ! Effet de mode ? Pas si sûr. Le 20e siècle a nourri d'innombrables peurs et ce n'est pas fini. Il y avait hier la peur de la bombe atomique ; il y a aujourd'hui celle du terrorisme islamique... Le monde moderne sans Dieu compte ses forces et c'est terrifiant : d'un côté l'emprise technique est effrayante, de l'autre la misère morale est abyssale. Face à ces peurs, l'Église offrirait-elle au moins un havre de confiance ? Rien n'est moins sûr. Les journalistes - pas ceux de Radio-Présence - enterrent régulièrement la foi et les chrétiens. Le monde s'étonne de voir des poches résiduelles, des réduits chrétiens ou même d'entendre des revendications chrétiennes.

Il s'en étonne comme on s'étonne de voir un canard courir la tête tranchée après avoir échappé aux mains de son bourreau ! Et ce qui est étonnant pour les sociologues est tout bonnement effrayant pour les chrétiens : diminution du nombre des prêtres, marginalisation du discours chrétien, destruction des fondements de la société : Que va-t-on faire ? Comment ne tremblerait-on pas ? Comment vivre sans avoir peur ? Un climat lourd empoisonne donc la vie des familles et des individus. Combien de couples qui se marient dans la peur de ne pas avoir d'enfants ! Combien de couples qui attendent un enfant dans la peur qu'il soit anormal ! Combien de salariés qui ont peur de perdre leur travail ! Combien de parents qui ont peur pour l'avenir de leurs enfants ! Combien d'adultes qui ont peur de vieillir et de mourir ! Oui, l'air du temps est à la peur : la peur mène bien le monde.

Seulement il y a un bémol à apporter à cette affirmation. Nous, les chrétiens, nous ne sommes pas du monde. Nous sommes envoyés dans le monde, comme le Christ l'a été (Jn 17, 16-18). C'est très différent. Nous n'avons pas à subir les peurs mondaines, les peurs du monde. Il faut pour cela nous attacher courageusement au Christ, être en vérité du Christ.


1.  QU'EST-CE QUE LA PEUR ?

Dans une première approche, on peut dire que la peur, c'est le sentiment éprouvé devant le danger réel ou imaginaire qui nous menace. On peut y distinguer une dimension subjective (un sentiment que l'on éprouve) et une dimension objective (un danger réel ou imaginaire).


La dimension subjective
 
Le philosophe Alain l'analysait ainsi : la peur est « la première des émotions, et qui résulte de la surprise. La surprise se traduit par un sursaut, composé de la contracture soudaine et désordonnée de tous les muscles, jointe au désordre sanguin et à la congestion des viscères. Cette sorte de maladie engendre aussitôt une maladie de l'esprit qui est la peur de la peur, et qui redouble la peur1. » Vous avez noté le vocabulaire : émotion, contracture, congestion, maladie... Tout cela évoque une passion au sens d'une chose ressentie passivement. Qui plus est, cette passion est une passion qui concerne le corps avant de concerner l'âme. La volonté, la liberté n'ont pas grand-chose à y faire. De manière significative, dans le langage familier, le synonyme le plus répandu du mot peur est « trouille » : ce mot évoque le corps puisqu'il désigne un phénomène physiologique fort désagréable agitant le bas-ventre ! Si nous n'avions pas de corps, aurions-nous peur ? Les anges, le Diable lui-même n'ont pas peur puisque les purs esprits ne claquent pas des dents, ne suent ni ne tremblent ! Dans la barque malmenée par la tempête, les apôtres, des hommes bien incarnés, n'en menaient pas large.

L'inattendu et l'inouï de la Transfiguration jettent par terre Pierre, Jacques et Jean. Quant aux saintes femmes du matin de la Résurrection, on imagine bien leur geste de protection devant le Christ Ressuscité. Les peintres et les sculpteurs ont aimé représenter les effets de la peur dans une personne parce que le corps y a la première place. Cet aspect se retrouve aussi dans les œuvres littéraires. Dans sa descente aux Enfers de la Divine comédie, Dante exprime ainsi sa terreur : « Comme je devins alors glacé, sans force, ne le demande pas, lecteur, et je ne l'écris pas, car toute parole serait trop peu2 . »

Le sentiment de peur, ce sentiment de défense proprement animal, est - au point de vue moral - stérile. Au bord d'un précipice, la peur du vide, la conscience du danger évitent cènes un geste fatal (se jeter dans le vide) mais sans qu'on choisisse la vie et le bien autrement que de manière réflexe. Il s'agit moins de prudence que d'instinct. Certes, la peur dans ses formes mineures ne supprime pas entièrement la volonté ; on peut donc commettre des péchés sous son emprise. Mais il faut bien reconnaître que souvent la volonté est totalement paralysée. Quand on a peur, on n'a pas le choix. S'interrogeant sur l'usage moral des passions, Descartes conclut : « Pour ce qui est de la peur ou de l'épouvante, je ne vois point qu'elle puisse être jamais louable et utile3 ». Quelques lignes avant ce passage, il remarquait que la peur désarme. Elle « ôte le pouvoir de résister aux maux qu'elle pense être proches4. » La peur est paralysie, prison, cage de fer.

Un texte médiéval le relève avec force : « Il n'y a pas d'endroit où fuir de la prison de la peur. Il n'y a nul pas ou résider, malheur à la demeure ! Il n'y a ni conseil, ni clef, ni ouverture, ni rien pour délivrer nos âmes de l'emprise de la peur5 . » Et l'effet de cette paralysie est d'abord corporel : la peur cloue sur place. Si l'on ne se reprend pas, le jugement et la volonté subissent le même sort. On se replie sur soi : la peur est solitaire. Elle incurve celui qui y cède : elle le renvoie à lui-même. Tétanisé, on ne bouge plus, comme fasciné par l'objet terrifiant. On peut être des milliers à avoir peur ensemble : cela ne change rien, chacun est une île. On a peur à côté de l'autre maïs la peur ne se partage pas. Elle gagne par contagion de nouveaux foyers mais laisse chacun dans son isolement et sa solitude.


La dimension objective
 
Mais il n'y a pas qu'une dimension subjective dans la peur (le sentiment), il y a aussi une dimension objective. Qu'est-ce qui nous fait donc peur ? L'objet de la peur - réel ou fantasmé, peu importe - c'est principalement ce qui nous agresse et nous menace. S. Jean Damascène distingue six espèces de crainte.
Je les cite et mentionne brièvement pour chacune d'elles son objet précis :

Pour résumer, l'objet de la peur c'est tout ce qui nous surprend en nous menaçant, tout ce qui est inattendu et agressif en même temps. Le vieil Aristote avait remarqué que ceux qui sont en passe d'être décapités ne craignent plus rien. Ce qui va leur arriver est certain !


2.  POURQUOI AURAIT-ON PEUR DE SOI ?

Après tout ce qu'on vient de dire on peut s'étonner qu'on puisse avoir peur de soi. En effet, comment peut-on être une menace pour soi-même ? Comment peut-on être surpris par soi-même ?

Pour réfléchir à cela, je vous propose de partir de ces quelques lignes de S. Hilaire de Poitiers (315-367). Il étudie ce qui fait naître la peur et s'exprime ainsi : « La peur naît et s'ébranle en nous du fait de la culpabilité de notre conscience, du droit d'un plus puissant, de l'assaut d'un ennemi mieux armé, d'une cause de maladie, de la rencontre d'une bête sauvage, bref, la crainte naît de tout ce qui peut apporter la souffrance6. » Dans cette énumération, le « droit d'un plus puissant » et « l'assaut d'un ennemi mieux armé » ne relèvent pas à l'évidence de la peur de soi : c'est la peur d'un autre, du Diable ou de Dieu. Restent trois raisons d'avoir peur de soi qu'il convient de regarder en détail :

-        La culpabilité de notre conscience : c'est une première raison d'avoir peur de soi. Vous notez qu'Hilaire parle de culpabilité, c'est-à-dire du sentiment qui naît à cause d'une faute ; il ne parle pas de scrupule. Le scrupule, c'est une véritable maladie qui empêche de parvenir à la certitude de la conscience. Elle conduit à se reprocher tous ses actes comme des fautes. La culpabilité, au contraire, c'est la prise de conscience d'une faute ou d'un péché que l'on a commis. Dans la parabole de l'enfant prodigue, c'est un sentiment de culpabilité qu'éprouvé l'enfant après avoir dépensé tout son héritage : « Rentrant alors en lui-même, il se dit : 'Combien de mercenaires de mon père ont du pain en surabondance, et moi je suis ici à périr de faim !' » (Lc 15, 17). Cette prise de conscience peut faire peur ; elle peut enfermer sur soi, paralyser. On le voit bien, justement, dans la parabole.

Quand le fils réfléchit ainsi, deux solutions s'offrent à lui : soit il cède à la peur devant ses actes et les juge irréparables, soit il refuse la peur. Dans le premier cas, il meurt dans la misère, replié sur lui-même ; dans le deuxième cas, il s'abandonne à un autre - son père - sans trop savoir ce qui lui arrivera. Grâce à Dieu, son sentiment de culpabilité est comme le préambule d'un véritable repentir : «Je veux partir, aller vers mon père et lui dire : Père, j'ai péché contre le Ciel et envers toi ; je ne mérite plus d'être appelé ton fils, traite-moi comme l'un de tes mercenaires. » (Lc 15, 18-19). Le péché tétanise, il terrorise quand on en prend conscience. Or nous sommes tous pécheurs. S. Paul le dit avec force dans l'épître aux Romains en citant le psalmiste : « Juifs et Grecs, tous sont soumis au péché, comme il est écrit : Il n'en est pas de juste, pas un seul, il n'en est pas de sensé, pas un qui recherche Dieu. Tous ils sont dévoyés, tous ensemble pervertis ; il n'en est pas un qui fasse le bien, non, pas un seul. « (Rm 2, 9-12). Tous pécheurs, nous sommes donc tous et chacun sujets à cette peur de soi qu'est la peur du péché.

-        S. Hilaire de Poitiers évoque une deuxième raison d'avoir peur : la maladie. Or la maladie entraîne la faiblesse. Je voudrais donc évoquer maintenant la faiblesse humaine. La peur de soi naît souvent de cela : la considération de notre faiblesse face aux tâches qui nous attendent. Quand des parents accueillent dans leur famille un bébé, une vie nouvelle, il n'est pas rare qu'ils aient le vertige face au travail qui les attend. Qui est à la hauteur pour élever un enfant ? Combien de personnes souffrent dans leur travail d'exigences qu'il leur semble Impossible de remplir ? Quel évêque ne tremble pas en prenant en charge un diocèse en se demandant : comment vais-je faire ? Qui suis-je pour conduire une portion du Peuple de Dieu jusqu'aux portes du Royaume ? Vertige devant l'impuissance qui vient de notre faiblesse.

Vous connaissez les impératifs évangéliques : aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent ; bénissez ceux qui vous maudissent ; priez pour ceux qui vous diffament ; si on te frappe sur une joue, présente l'autre ; ne refuse pas ta tunique ; donne ; à qui t'enlève ton bien, ne le réclame pas ; faîtes pour les hommes ce que vous voulez qu'ils fassent pour vous ; prêtez sans rien attendre ; montrez-vous compatissants ; ne jugez pas ; ne condamnez pas ; remettez ; donnez... (cf. Lc 6, 27-38). Vous connaissez aussi les exigences missionnaires exprimées par le Seigneur au moment de quitter ses Apôtres pour monter dans la Gloire du Père : « Allez dans le monde entier, proclamez l'Évangile à toute la création... Et voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru ; en mon nom ils chasseront les démons, ils parleront en langues nouvelles, ils saisiront des serpents, et s'ils boivent quelque poison mortel, il ne leur fera pas de mal ; ils imposeront les mains aux infirmes et ceux-ci seront guéris » (Mc 16, 15-18). Qui ne se sentirait dépassé par ces commandements, même avec la meilleure bonne volonté du monde ? Si notre faiblesse, notre langueur, notre misère sont déjà patentes pour accomplir les tâches de la vie quotidienne, lorsqu'il s'agit de bien accomplir notre travail, comment ne serait-on pas pétrifié devant la réalisation du « programme » évangélique ? On comprend que Pierre et les Apôtres se soient enfermé et calfeutré au Cénacle après l'Ascension : ils avaient peur et ils avaient peur d'eux-mêmes, de leur faiblesse, de leur misère. Je suis un homme, pas un surhomme. Même si j'en reconnais le bien-fondé, les commandements évangéliques se dressent devant moi comme les sommets inaccessibles d'un massif montagneux. Je peux bien les admirer d'en bas mais je me sais incapable de les gravir.

Quand on se regarde en vérité, quand on gratte un peu derrière les apparences, ce n'est jamais brillant. La peur de soi ne vient pas du bien naturel ou surnaturel qui nous attend : le bien ne fait pas peur. La peur de soi vient très souvent de la considération de notre inaptitude pour attendre ce bien.

-        Une troisième raison d'avoir peur de soi peur être tirée de la citation de S. Hilaire. La peur naît entre autres, écrit-il, de la rencontre d'une bête sauvage. Et bien je vous l'affirme : si nous nous regardons en vérité, nous pouvons reconnaître en nous une bête sauvage et ce spectacle est tout simplement terrifiant. « L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête », dit Pascal. Et dans un autre fragment moins célèbre : « Bassesse de l'homme jusqu'à se soumettre aux bêtes, jusqu’à les adorer. » Depuis le péché originel, ce qu'il y a d'animal en l'homme le tire vers le bas. Les instincts, les pulsions parlent ; ils parlent avec violence. Le constat de cette violence en nous est douloureux et effrayant. Les guerres civiles et leurs cortèges d'agressions entre proches, entre amis, dans des familles nous l'apprennent : chacun d'entre nous est capable du pire. Ce qui s'est passé au Rwanda, au Cambodge, en France - au moment de la Révolution française ou pendant et après la deuxième guerre mondiale - chacun d'entre nous aurait pu y être impliqué. Ces événements ont bien sûr des causes multiples et enchevêtrées. Mais ces causes ont seulement servi d'élément déclencheur pour une violence animale, sans règle qui est tapie au fond de nous. Oui, en vérité mes pulsions de colère, de vengeance, mes désirs d'accaparer et de jouir sans entraves peuvent me faire peur !

-        A ces trois raisons d'avoir peur de soi explicitées d'après S. Hilaire, j'aimerais ajouter non pas une raison mais une compagne de la peur de soi : le manque d'ambition. On l'appelle, en langage savant, la pusillanimité. La pusillanimité consiste à se dérober au bien qu'on est capable de faire, à viser au dessous de sa mesure morale. Le pusillanime est un gagne-petit : « Il compte, il suppute, il calcule, mais toujours sur de petits chiffres ou même sur des fractions. Qu'on ne lui demande pas de jouer sa vie sur une décision irrévocable ! S'il le fait, par nécessité ou entraînement, il la remettra continuellement en question. Il a peur de l'absolu et du décisif. Il redoute le risque, sous toutes ses formes, même mineures. Jamais il ne largue les amarres [...] Il craint toujours d'aller trop loin7. »

L'exemple type du pusillanime que nous présente l'Évangile, c'est le troisième des serviteurs de la parabole des talents, celui qui a reçu un talent et l'a enfoui. Écoutez son argumentation lorsqu'il lui faut rendre des comptes : « Seigneur, j'ai appris à te connaître pour un homme âpre au gain : tu moissonnes où tu n'as point semé, et tu ramasses où tu n'as rien répandu. Aussi, pris de peur, je suis allé enfouir ton talent dans la terre : le voici tu as ton bien. » (Mt 25, 24-25). Cet homme n'a pas peur de son Seigneur. Il a peur de l'exigence ; il a peur du risque : cela lui semble trop difficile, alors il se complaît dans la médiocrité. Nous ne sommes pourtant pas faits pour cela, c'est ce que lui dit son Maître. Le cardinal Biffi, archevêque émérite de Bologne, aime rappeler dans ses prédications que le Christ, en nous sauvant, nous a arrachés au péché, à la mort qui est la conséquence du péché mais aussi à la médiocrité. « Notre désir de bonheur est trop démesuré pour qu'il puisse jamais être rassasié ailleurs que dans l'au-delà, écrivait Guy de Larigaudie. Même corporellement, nous sommes ici-bas des insatisfaits. [...] aucune immensité ne peut contenter la soif d'infini de notre regard. Nous sommes bridés de toute part, alors que nous sommes faits pour l'illimité8. » Céder à la peur de soi et viser trop court, c'est passer à côté de la Vie.


3.  COMMENT SORTIR DE LA PEUR DE SOI ?

La pire des peurs, c'est la peur de la peur, le sentiment qu'on n'en sortira pas. L'Évangile et cet ordre du Christ : « N'ayez pas peur » nous enseignent pourtant qu'il n'existe pas de fatalité. On l'a vu dans le cas du fils prodigue : au lieu de s'enfermer dans la peur de son péché et de sa misère, il accepte la sollicitation de la conversion. Il sort de lui, arrête de se regarder pour se juger, se mépriser et conclure qu'il n'en sortira pas et - grâce à cela - il reçoit un bonheur infiniment plus grand que tout ce qu'il aurait pu imaginer. Son histoire peut être notre histoire. Essayons donc de dégager quelques voies pour guérir de la peur de soi.

-        1re voie:  cultiver l'espérance . Espérer, ce n'est pas se bercer d'illusion. L'homme qui espère, c'est celui qui lance dans le ciel l'ancre de son navire (He 6, 18-19). Entendant cette image de l'ancre dans une lecture de l'épître Hébreux, enfant, je pensais à une scène d'un film de cape et d'épée : le héros devait gravir un donjon inaccessible ; à première vue c'était impossible. Il lançait son grappin à l'aveugle et escaladait en quelques minutes les murs de la forteresse.

L'espérance c'est cela : envoyer son grappin jusqu'en Dieu, ne pas viser moins haut que le bonheur promis par le Seigneur. Lancez le grappin et vous le verrez : c'est lui qui vous fera monter ! Celui qui ne croit pas en sa vocation à la béatitude ne peut s'attacher aux pas du Christ : seul peut réellement espérer l'homme des béatitudes. Celui qui espère perçoit la précarité, la vanité de toutes choses : la figure de ce monde passe. L'espérance guérit de la peur. En effet, que craindrai-je si je m'accroche à Dieu ? Que craindrai-je si sa force est ma force ? Dites et redites cette belle prière qu'est l'acte d'espérance : « Mon Dieu, j'espère avec une ferme confiance que tu me donneras, par les mérites de Jésus-Christ, ta grâce en ce monde et le bonheur éternel dans l'autre, parce que tu l'as promis et que tu tiens toujours tes promesses. »

-        2e voie :  cultiver la vertu de force. Si l'espérance est une vertu théologale, la force est une vertu cardinale. La première concerne directement le don de Dieu, la deuxième insiste davantage sur notre effort. Nous le savons bien, Dieu ne fait rien pour nous sans nous. Non qu'il ne le puisse mais ce n'est pas la voie qu'il a choisi. Nous devons donc collaborer à l'œuvre de notre salut. C'est en cultivant la vertu de force que nous forgeons en nous la fermeté d'âme qui permet de lutter contre la peur. La vertu de force présente deux aspects. Les deux sont nécessaires pour vaincre la peur de sot. En premier lieu, elle permet de supporter l'épreuve, de tenir dans l'adversité. La peur de soi replie sur soi et conduit à la tristesse voire au désespoir. La force forge en nous une fermeté de l'âme qui permet de ne pas déserter le combat, de tenir ses lignes. En second lieu, la force permet de reconquérir le terrain perdu, peut-être même de courir des risques. Le courage relève de la vertu de force. Tenir et avancer, tout est là ! Comment devenir fort, me direz-vous ? Faites attention : il ne s'agit pas de se livrer à une espèce de culturisme de la volonté. Celui qui est fort, ce n'est pas le volontariste ni l'obstiné qui passe à tout prix ! Le fort, c'est celui qui se prend en main, tel qu'il est, et, avec ses moyens, fait un pas avec l'aide de Dieu et de ceux qui sont sur son chemin. Un prêtre disait que la vie chrétienne c'est tomber, se relever, et avancer d'un pas.

-        3e voie :  regarder les saints et les martyrs. Les saints et en particulier les martyrs sont pour nous des intercesseurs mais aussi des exemples. On fête le 157e anniversaire des apparitions de Notre-Dame à Lourdes. Pense-t-on assez à sainte Bernadette ? Quelle pauvreté que la sienne ! Combien de raisons d'avoir peur : peur des pouvoirs publics qui ont suspecté son père puis l'ont elle-même suspectée et menacée, peur de s'être trompé, peur de son insuffisance par rapport à la mission qui lui a été confiée ! C'est tout de même autre chose que ce que nous avons nous-mêmes à subir. Quelle espérance en elle ! Au lieu de pleurer sur sa misère elle s'efforce de faire chaque jour ce qu'elle doit faire. Dans la grande famille des saints, l'exemple des martyrs permet aussi de comprendre comment on guérit de la peur de soi. Les martyrs sont ces chrétiens qui ne peuvent plus compter que sur Dieu. Toute autre allée leur est bouchée. Avec cela, ils souffrent de l'horrible peur de rejeter le Christ au dernier moment, de l'abandonner. On connaît cela, parfois, avec des personnes de grande foi, à la fin de leur vie : l'angoisse née de la faiblesse, l'angoisse de trahir son Seigneur. Dans cette impasse qu'est le martyre, la seule issue chrétienne réside dans une espérance folle. Même si, grâce à Dieu, nous n'avons pas à rendre témoignage du Christ en étant martyrisés, nous sommes invités à la même espérance.

-        4e voie :  se remettre dans les mains de la Providence. « Seuls les fous n'ont pas peur » disait le poète Heinrich Heine. Il disait juste : il y a une folie évangélique qui guérit radicalement de la peur. Elle consiste à faire reposer sa vie sur ce qui demeure et non sur ce qui passe... Ce qui passe c'est la mode Prada et les assurances Axa, c'est le style bling-bling et le style bo-bo ; ce qui ne passe pas c'est cette charte du Royaume que constituent les huit béatitudes entendues encore une fois cette année à la veille du carême. Dans le même discours sur la montagne de l'évangile selon saint Matthieu quelques versets illustrent parfaitement et concrètement les moyens que Dieu nous donne pour ne pas succomber à la peur et nous abandonner à sa Providence. Je cite le texte dans la traduction de sœur Jeanne d'Arc : « ...je vous dis : 'Ne vous inquiétez pas pour votre vie : que manger, que boire ? Ni pour votre corps : de quoi le vêtir ? La vie n'est-elle pas plus que la nourriture ? Et le corps, que le vêtement ? Fixez les oiseaux du ciel : ils ne sèment et ne moissonnent, ils ne rassemblent dans des greniers. Et votre père du ciel les nourrit ! N'êtes-vous pas beaucoup plus précieux qu'eux ? Qui d'entre vous, en s'inquiétant, peut ajouter à son existence une seule coudée ? Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Considérez les lis du champ, comme ils croissent : Ils ne peinent et en filent. Or je vous dis : même Salomon dans toute sa gloire n'a pas été vêtu comme l'un d'eux ! Si l'herbe du champ, qui aujourd'hui est là, et demain jetée au four, Dieu l'habille ainsi, combien plus pour vous mini-croyants ! Donc ne vous inquiétez pas en disant : ‘Que manger ?’ ou ‘Que boire ?’ ou : ‘De quoi nous vêtir ?’ Car tout cela les païens le recherchent. Mais il sait, votre père du ciel, que vous avez besoin de tout cela. Cherchez d'abord le royaume et sa justice, et tout cela vous sera ajouté. Donc, ne vous inquiétez pas pour demain : demain s'inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit son mal. » (Mt 6, 25-34). Vous l'aurez remarqué ce petit passage comporte à six reprises l'injonction « Ne vous inquiétez pas ». On aurait envie de dire « N'ayez pas peur, soyez sans angoisse ». Vous l'aurez aussi remarqué les craintes évoquées sont chaque fois des peurs de soi : comment vais-je m'habiller ? comment vais-je me nourrir ? A ces peurs, le Seigneur apporte une triple réponse. Il y a comme une pédagogie en trois étapes pour guérir de la peur en se remettant en Dieu : 1° « Fixez les oiseaux du ciel » c'est-à-dire levez les yeux, contemplez l'œuvre de Dieu et priez ! 2° « Considérez les lys des champs » c'est-à-dire baissez les yeux, regardez ce que Dieu fait à votre hauteur et reconnaissez que ce qu'il fait pour moins grand que vous il le fait pour vous ! 3° « Cherchez d'abord le Royaume et sa justice et tout cela vous sera ajouté » c'est-à-dire soyez forts en considérant ce que Dieu a fait et ce qu'il fait pour vous. Mettez en lui votre espérance et tout se fera selon sa volonté.

-        5e voie :  se voir comme Dieu nous voit. Le meilleur connaisseur de nous même, ce n'est pas nous, ce n'est pas notre psychothérapeute, ce n'est pas notre conjoint ou notre supérieur, c'est le Seigneur. Bien des enfermements dans la peur viennent du fait qu'on se regarde dans la glace en désespérant. Au contraire de cette attitude, je vous invite à vous regarder en Dieu. Qui connaît l'homme mieux que Jésus lui-même ? N'a-t-il pas pris notre condition ? L'amour de soi, la juste estime de soi - estime à la fois de ses capacités et de son destin - passe par le Christ. Le baptême fait de nous des frères de Jésus.

Le Fils (avec un grand F) nous a réconciliés avec le Père ; Il fait de nous des fils... Nous sommes tous des fils et des filles de roi : voilà comment Dieu nous voit. Accueillons avec joie et reconnaissance ce don que Dieu nous fait de l'adoption filiale. Nous sommes frères et sœurs, enfants d'un même Père. Comme tels, nous sommes aimés chacun par notre Dieu d'un amour personnel, d'un amour de préférence. Dieu ne compte que jusqu'à un, disait André Frossard. Il aime chacun d'entre nous d'un amour unique, irremplaçable ; il donne à chacun de nous tout ce qui lui convient et rien que ce qui lui convient. Comment aurions-nous peur ?

Le pape Jean-Paul Il a été ébloui par le message d'une petite religieuse polonaise à la vie cachée et apparemment médiocre : Faustine Kowalska. Cette religieuse n'a - au fond - jamais répété qu'une prière: « Jésus, j'ai confiance en toi. » Faisons notre cette prière dans l'impatience du Royaume pleinement manifestée à tous les hommes. Je n'ai plus à avoir peur parce que oui, Jésus, j'ai confiance en toi.



Fr. Augustin Laffay



  1. Alain, Définitions, dans les Arts et les Dieux, Pléiade, p. 1078.
     
  2. Dante, l'Enfer, chant 34, trad. J. Risset.
     
  3. Descartes, Les passions de l'âme, art. 176.
     
  4. Ibid., art. 174.
     
  5. Lamentation de Llewelyn ap Gruffudd. trad. C.-J. Guyonvarc'h et F. Le Roux dans Patrimoine littéraire européen, n° 3, p. 330.
     
  6. S. Hilaire de Poitiers, « Commentaire sur le psaume 127, 1-3 », in Liturgie des heures, t.2, p. 129-130.
     
  7. Jean-Louis Bruguès, Dictionnaire de morale catholique, p. 352.
     
  8. Guy de Larigaudie, Étoile au grand large, p. 32.




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