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Conférences de Carême 2008

La peur mène le monde !

LA PEUR DE DIEU


 

Pour autant que je me souvienne, nous apprenions en grammaire latine cette règle timor inimicorum : la peur des ennemis ! On attirait notre attention sur le fait que l'expression revêtait deux sens : la peur que les ennemis nous inspirent et la peur qu'éprouvent les ennemis. Dans la formule la peur de Dieu, il n'est évidemment pas question de la peur que Dieu pourrait éprouver ce qui n'aurait pas de sens, mais de la peur que Dieu peut nous inspirer. Encore qu'en régime chrétien, on pourrait dire, tout en sachant que c'est incorrect, que Dieu a peur de nous perdre, et c'est pourquoi il nous envoie son Fils. Mais c'est prêter à Dieu des sentiments humains.

Que faut-il entendre par peur de Dieu ? Pour avoir peur de Dieu, il faut d'abord croire en Dieu ! Et si je crois en Dieu pourquoi en aurais-je peur ? Car 11 est indéniable qu'il existe une peur de Dieu à moins que ce ne soit une peur de l'idée que je me fais de Dieu ! Il faudra donc d'abord éclaircir cette question : qui est Dieu pour que j'en ai peur ? Et de quoi ai-je peur ? De ce que Dieu peut me faire ou de ce qu'est Dieu ? Comme cet entretien se situe dans le temps du carême et que nous essayons, entre Chrétiens, d'approfondir notre foi, je ne traiterai pas du problème en général (la peur de Dieu dans l'histoire, ou chez les Peuples, ou dans les religions du monde, ni la notion psychologique voire psychiatrique de la peur de Dieu), mais de ce qu'il en est pour nous, croyants. Quel profil puis-je tirer d'une réflexion sur la peur de Dieu ?

Il faut commencer par le commencement. Il faut revenir à l'origine. D'après le livre de la Genèse qui révèle ce qu'il en est de la situation de l'homme dans la création. Dieu a créé l'homme pour vivre en harmonie avec lui. Il ne saurait être question de peur. La peur n'a pas de sens dans les relations avec Dieu telles que Dieu les a voulues. Si au Paradis, il n'y a pas de peur, c'est qu'il n'y a pas de distance entre Dieu et l'homme. Il n'y a ni affolement, ni angoisse, ni anxiété, ni aversion, ni effroi, épouvante, hantise, panique, répugnance, répulsion ou terreur. En un mot pas de venette 1!

Au contraire, il y a communion car comme le dira saint Jean Il n'y a pas de peur dans l'amour ; au contraire, le parfait amour bannit la peur (phobos)2 Car, dit saint Paul : ... le fruit de l'Esprit est charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, honte, confiance3 . Pourquoi dès le départ, la peur s'installe-t-elle dans les relations de l'homme avec Dieu. Il faut en réentendre le récit dans le livre de la Genèse. Dieu a établi le couple humain dans sa création et il la lui a confiée. L'homme peut disposer de tout sauf d'une chose : manger du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, autrement dit, Dieu se réserve de définir ce qui est le bien et ce qui est le mal. Ça il ne faut pas y toucher sous peine de déclencher un processus de mort. Ce discernement ne relève que de Dieu. En transgressant ce commandement, le couple humain déclenche, en effet, le phénomène de la peur, qui est l'accompagnatrice de la mort. Car de quoi l'homme a-t-il peur, par-dessus tout si ce n'est de la mort ?

La femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu'il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea. Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils connurent qu 'ils étaient nus; ils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes. Ils entendirent le pas de Yahvé Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l'homme et sa femme se cachèrent devant Yahvé Dieu parmi les arbres du jardin. Yahvé Dieu appela l'homme : " Où es-tu ? " Dit-il. " J'ai entendu ton pas dans le jardin, répondit l'homme ; j'ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché. " II reprit : " Et qui t'a appris que tu étais nu ? Tu as donc mangé de l'arbre dont je t'avais défendu de manger !4 "

Depuis, la peur règne entre Dieu et l'homme. Un sentiment difficile à définir, comme tout ce qui touche à la peur. Mais un sentiment tenace, irrépressible, ancré dans le cœur de l'homme, entretenu par lui. Ce que Dieu avait annoncé se réalise : l'homme ayant choisi de discerner lui-même ce qui est bien et ce qui est mal, va s'imaginer Dieu comme une menace. Et tout devient sujet de peur : aussi bien un orage, que la nuit ou les préceptes de la Loi elle-même, et tout ce qu'on va imaginer que Dieu ferait si on ne l'écoutait pas.

        Il n'est pas exclu que pendant longtemps et encore dans des temps qui ne sont pas si éloignés, on ait entretenu dans le cœur des fidèles ce sentiment de peur, en partant du principe que la peur du gendarme est le commencement de la sagesse. Quand on a peur de Dieu et surtout du jugement de Dieu on reste prudent dans son comportement. Que les anciens parmi nous se souviennent de ce chant des jours d'enterrement : Dies irae, dies illa : Jour de colère que ce jour-là ! Quelle frayeur pour le pécheur, quand surviendra Notre Seigneur pour tout scruter avec rigueur (...) Le Juge assis pour l'audience, explorera les consciences et rien n 'échappe à sa sentence. (...)Juge effrayant, Maître absolu, salut gratuit de tes élus, source d'amour sois mon salut !... etc.

A cette attitude n'a pas manqué de répondre, en un mouvement de balancier, l'évacuation de toute peur de Dieu, par la négation de l'existence même de Dieu. Voilà en effet, ce qui résout le problème. Aujourd'hui, on est tellement sûr de la miséricorde de Dieu qu'on n'a plus peur de son jugement. On déclare tous les défunts entrés, sans aucune difficulté, dans la joie du Père, accueillis auprès de lui, déjà sauvés au nom de sa grande miséricorde. Il semble qu'on ait exclu toute peur de Dieu. On balaye les résidus de peur d'un haussement d'épaule, non sans dire, comme je l'ai entendu, soyons sérieux ! Cette altitude n'est pas meilleure que l'autre. Qu'en est-il donc, en vérité, de la peur de Dieu ? Ne faut-il pas plutôt parler de la crainte de Dieu ? Et quelle différence y a-t-il entre les deux ? Il faut faire une rapide enquête dans la Bible.


 

DANS LA BIBLE

Dans la Bible, que ce soit dans le Nouveau Testament ou dans l'Ancien Testament, la rencontre avec Dieu suscite toujours une certaine inquiétude. S'il s'agit d'angoisse de mort, nous parlerons de peur ; mais s'il s'agit du sentiment d'être en présence du Très-Haut, nous parlerons plutôt de crainte. Souvent les deux sont mêlés et difficiles à distinguer. La peur tourne l'homme vers lui-même : il a peur pour lui, peur de mourir, ou peur d'être puni, ou peur d'avoir mal. La crainte tourne l'homme vers Dieu ; il se rend compte de son insignifiance, du côté dérisoire et disproportionné de sa situation. C'est de la révérence.

Le Patriarche Abraham est le modèle de l'homme de Dieu rempli de la crainte de Dieu. Dieu se manifeste à lui, en personne. La peur et la crainte sont mêlées. La crainte qu'il ressent authentifie cette manifestation : « Comme le soleil allait se coucher, une torpeur tomba sur Abram et voici qu 'un grand effroi le saisit ». Et Dieu se manifeste à lui sous la forme d'un feu qui dévore ses offrandes5. De même le patriarche Jacob lorsqu'il a ce grand songe : «...En vérité Yahvé est en ce lieu et je ne le savais pas...». II eut peur et il dit : « Que ce lieu est redoutable6 ! ». Même chose pour Moïse, devant le buisson ardent : « Alors Moïse se voila la face, car il craignait de fixer son regard sur Dieu7 ».

Le peuple a peur des terribles orages du Sinaï dans lesquels il voit la manifestation de Dieu. Ces orages sèment la terreur. La vision fondamentale est celle du mont Sinaï à l'heure où Yahvé se manifeste à Moïse pour lui transmettre ses dix commandements. « Tout le peuple voyant ces coups de tonnerre, ces lueurs, ce son de trompe et la montagne fumante, eut peur et se tint à distance. (...) Moïse dit au peuple : 'Ne craignez pas. C'est pour vous mettre à l'épreuve que Dieu est venu, pour que sa crainte vous demeure présente et que vous ne péchiez pas'8 » . Ici la peur est bonne conseillère, elle incite l'homme à éviter de pécher, par la crainte que Dieu peut lui inspirer. En généralisant, on pourrait dire que dans la Bible, on se fait peur avec Dieu. On craint sa colère. Il se dit, ou on le dit, jaloux et vengeur. Sa présence est souvent décrite comme une menace et son jugement est redoutable. La peur et la crainte sont mêlées. Autrement dit l'angoisse de mort et la révérence.

Les prophètes connaissent aussi cette crainte quand Dieu leur parle. Mais c'est plutôt la peur d'être en présence de Dieu et donc de mourir. Car nul ne saurait voir Dieu sans mourir. L'année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur assis sur un trône grandiose et surélevé. Sa traîne emplissait le sanctuaire. Des séraphins se tenaient au-dessus de lui, ayant chacun six ailes, deux pour se couvrir la face, deux pour se couvrir les pieds, deux pour voler. Ils se criaient l'un à l'autre ces paroles :

" Saint, saint, saint est Yahvé Sabaot, sa gloire emplit toute la terre. "  Les montants des portes vibrèrent au bruit de ces cris et le Temple était plein de fumée. Alors je dis : " Malheur à moi, je suis perdu ! car je suis un homme aux lèvres impures, j'habite au sein d'un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, Yahvé Sabaot.9 "

Cette crainte vient de ce que Dieu est Dieu. La conscience que l'homme prend de qui est Dieu ne peut pas ne pas susciter en lui un sentiment d'écrasement. Dieu est le Tout-Puissant, celui qui a tout pouvoir. Il voit tout, il sait tout, il peut tout. Mais surtout il est le Saint et le Juste par excellence. Face à lui l'homme sera toujours pécheur et indigne. Il est tellement juste que l'homme n'a aucune chance de cacher ses méfaits. Face à Dieu, feu incandescent, il ne peut que s'enflammer comme un fétu de paille. Job, dans son écrasement en vient à appeler Dieu : l'espion des hommes.

Cependant cette peur est tempérée par la révélation de la douceur qui est en Dieu, une douceur qui est comparable à la tendresse maternelle. « Moïse cria : 'Yahvé ! Yahvé, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité ; qui garde sa grâce à des milliers, tolère faute, transgression et péché'... » Ex 34, 6 sq. Bien souvent, déjà dans l'ancienne alliance, Dieu s'efforce de rassurer les hommes, de les appeler à la confiance. La formule Ne crains pas n'est pas réservée à l'Evangile. Pour ne citer qu'un exemple et dans un texte des plus anciens, le livre des Juges : Alors Gédéon vit que c'était l'Ange de Yahvé et il dit : " Hélas ! mon Seigneur Yahvé ! C'est donc que j'ai vu l'Ange de Yahvé face à face ? " Yahvé lui répondit : " Que la paix soit avec toi ! Ne crains rien : tu ne mourras pas.10 "

Dans la Bible, celui qui craint Dieu, c'est moins le pécheur ou le païen qui est sans Dieu, que le Juste, qui a pris toute la mesure de la sainteté de Dieu et qui tremble devant sa majesté infinie. « Ceux qui craignent le Seigneur ne transgressent pas ses paroles ; ceux qui l'aiment observent ses lois. Ceux qui craignent le Seigneur cherchent à lui plaire, ceux qui l'aiment se rassasient de sa loi. jetons-nous dans les bras du Seigneur et non dans ceux des hommes, car telle est sa majesté, telle aussi sa miséricorde.11 »

         Très beau texte qui montre bien que cette crainte de Dieu, quand elle est épurée, n'est pas la terreur animale de celui qui est saisi par une folle angoisse, mais la révérence de celui qui mesure la grâce qui lui est faite. Ce n'est ni la terreur d'une bête terrifiée par les coups qu'elle peut recevoir, ni la peur d'un enfant qui appréhende une punition, mais un sentiment d'indignité qui est tout à l'honneur de celui qui l'éprouve.


 

DANS LE NOUVEAU TESTAMENT

         Le vocabulaire de la peur ou crainte est très présent dans le NT. Mais les mêmes mots sont employés souvent dans des sens différents. Le mot phobos ou le verbe correspondant phobéomai stigmatisent des situations très différentes, tournant autour de la peur ou de la crainte, de Dieu ou d'autre chose, comme de la tempête sur le lac (Mt. 14/30) ou la peur des foules chez les grands-prêtres (Mt. 21/46, Lc. 20/19)). Le même mot peut dire la crainte de Dieu (Mt. 18/2 : le juge qui ne craignait pas Dieu) et la peur de la mort violente (ne craignez rien de ceux qui tuent le corps (Lc. 12/4)

         Le même mot peut exprimer soit une formule de style, soit une juste méfiance. Ainsi quand l'ange dit à Joseph ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, (Mt. 1/20) c'est autre chose que lorsque saint Matthieu note Joseph craignit de se rendre en Judée (Mt, 2/22). Là c'est une sorte de formule d'introduction, une invitation à la confiance ; ici c'est un sentiment légitime face à l'avenir. C'est le même mot qui est dit à Zacharie, père de Jean Baptiste, ne crains pas, Zacharie (Lc. 1/13) et qui est dit à Marie, ne crains pas, Marie (Lc. 1/30). C'est une formule pour rassurer celui ou celle qui va être mis en présence de Dieu, ce qui ne peut laisser indifférent !

         Par contre quand il est dit : Une nuit, dans une vision, le Seigneur dit à Paul, ne crains pas mais continue de parler (Ac. 18/9, cf 27/24), c'est pour le raffermir avant une mission périlleuse, dont II a de bonnes raisons d'avoir peur. Dans les Actes des Apôtres, la crainte-stupeur s'empare des foules qui entendent proclamer la Bonne Nouvelle de l'Evangile. Mais c'est un autre mot qui exprime surtout la stupéfaction (thambos). Ainsi à la vue de la guérison du boiteux de la Belle porte : « tout le peuple le vit marcher et louer Dieu ; on le reconnaissait : c'était bien lui qui demandait l'aumône assis à la Belle porte du Temple. Et l'on fut rempli d'effroi et de stupeur au sujet de ce qui lui était arrivé.12 » Les fidèles sont appelés les craignant Dieu. Dans le Magnificat, Marie chante l'action de Dieu : « sa miséricorde s'étend d'âge en âge sur ceux qui le craignent (phobos)13 » Les vrais justes craignent Dieu : le vieillard Syméon, le centurion Corneille, Lydie et Justus. Par contre le mauvais juge de la parabole lui ne craint pas Dieu14 . Saint Paul exhorte les fidèles à vivre dans la crainte de Dieu : « Soyez soumis les uns aux autres, dans la crainte de Dieu.15 »


L'enseignement du Seigneur au sujet de la peur

         A plusieurs reprises le Seigneur Jésus invite ses disciples à n'avoir pas peur. Je ne citerai ici que les lieux où il pourrait s'agir de peur de Dieu. Ce fut par exemple le cas lorsque Jésus rejoint ses disciples sur le lac et qu'ils le prennent pour un fantôme : « pris de peur les disciples se mirent à crier... Jésus leur adressa ces mots : c'est moi, n'ayez pas peur !16 » De même lors de la Transfiguration du Seigneur sur la montagne, les trois disciples témoins sont saisis de frayeur et le Seigneur les apaise : « A cette voix, les disciples tombèrent la face contre terre, tout effrayés. Mais Jésus leur dit : n 'ayez pas peur !17 » Jésus invite Simon, au moment de son appel à n'avoir pas peur et donc à lui faire confiance : « Jésus dit à Simon : ne crains pas !18 » Le seul fait que Jésus parle de peur et de n'avoir pas peur est une révélation : de quoi les apôtres pourraient-ils avoir peur, si ce n'est d'être en présence de Dieu. Et pour eux, voir Dieu c'est mourir. Jésus leur apparaît donc, plus ou moins consciemment, comme une présence de Dieu.

         Dans sa prédication, en revenant souvent sur ce thème du n'avoir pas peur, Jésus manifestement déploie toute son énergie à tranquilliser l'homme. Il veut arracher de son cœur et de ses réflexes cette peur qui le paralyse, cette peur qui fait obstacle à sa réconciliation avec Dieu. Si l'homme a peur c'est qu'il se fait une fausse idée de Dieu. Il a de Dieu une fausse image. Et en décrivant Dieu comme un père, un père qui pardonne ou un père de famille qui invite largement au banquet des noces de son fils, Jésus manifestement veut arracher du cœur de l'homme ces idées qui font peur. Saint Paul dit à ce sujet des paroles fortes qui méritent d'être sans cesse méditées, car les fausses idées reviennent comme poussent les mauvaises herbes dans un jardin bien cultivé...

        Dans le chapitre 8 de l'épître aux Romains : « Oui, j'en ai l'assurance, ni mon, ni vie, ni anges, ni principautés, ni présent, ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, ni quoi que ce soit de créé ne pourra nous séparer de l'amour que Dieu nous témoigne dans le Christ Jésus notre Seigneur.19 » Ou encore dans un conseil à son disciple Timothée : Ce n 'est pas un esprit de crainte que Dieu nous a donné, mais un Esprit de force, d'amour et de maîtrise de soi20 . Cela n'exclut pas une peur légitime. Celle de se mettre soi-même en situation de rupture avec Dieu.

        Il y a donc une grande différence entre la peur panique d'un Dieu qui serait une menace pour l'homme et la crainte révérentielle qu'inspiré la présence de Dieu. On ne peut pas dire que dans le Nouveau Testament le thème de la peur panique qu'inspirerait Dieu soit développé. Par contre la crainte respectueuse que Dieu suscite inévitablement du seul fait qu'il soit Dieu est partout présente. Mais finalement la seule chose dont l'homme doit avoir vraiment peur c'est de tomber dans le péché, dans ce péché qui pour lui est mortel. S'il y a donc quelque chose qui doit inquiéter l'homme et même lui faire peur, ce sera d'être coupé de Dieu, d'être séparé de celui qui peut le sauver même de la mort. Car être séparé de Dieu c'est se condamner soi-même à être privé de la vie éternelle. Et de cela il faut avoir franchement peur. Cela dit, il y a tout de même une bonne et une mauvaise peur de Dieu.


Il y a donc une mauvaise crainte et une bonne crainte.

         Comment démêler la mauvaise peur de la bonne crainte de Dieu ? Saint Augustin a particulièrement bien exprimé cette chose-là21 . Il parle de crainte chaste, c'est-à-dire pure, et de crainte servile et donc impure. « Car c'est autre chose de craindre Dieu par peur qu 'il ne t'envoie en enfer avec le diable, et autre chose de craindre Dieu, par peur qu 'il ne se retire de toi Cette crainte par laquelle tu crains qu 'il ne t'envoie en enfer avec le diable, n 'est pas encore chaste, car elle ne vient pas de l'amour de Dieu, mais de la crainte de la peine. Mais lorsque tu crains Dieu par peur que sa présence ne t'abandonne, alors tu l'embrasses, tu désires jouir de lui. »

         Augustin donne l'exemple des deux femmes mariées : « Crains-tu ton mari?» Chacune répond : « Je le crains ». [Une version moderne transposerait la question et demanderait plutôt à l'homme : As-tu peur de ta femme ? ] Le mot est le même, mais le sentiment différent. Celle-là dit : je crains que mon mari ne vienne ; celle-ci dit : je crains que mon mari ne s'en aille. Celle-là dit : je crains d'être condamnée ; celle-ci dit : je crains d'être abandonnée. Mets cela dans le cœur des chrétiens, et tu trouves cette crainte que chasse l'amour et cette autre crainte chaste qui demeure à jamais22. Il y a une crainte vaine : celle de perdre les biens temporels ; et il y a une crainte utile : celle des supplices du feu éternel, qui empêche de devenir adultère.

         La doctrine commune de l'Église au sujet de la crainte de Dieu est de dire que ce n'est pas la crainte, mais l'amour de Dieu, qui soulève l'âme dans sa montée vers la perfection. Mais elle reste nécessaire aux progressants non moins qu'aux débutants pour se garder du péché et s'affermir dans les vertus. Elle empêche le juste de retomber dans le mal : en le préservant de la présomption et en lui faisant redouter les châtiments divins. Saint Thomas d'Aquin relie le don de la crainte de Dieu à la vertu théologale d'espérance. En effet, ce Dieu que l'un aspire à posséder, l'autre redoute d'en être séparé.

        Et quand on progresse dans l'intimité avec Dieu, la crainte de Dieu change de nature. Sous l'influence de la charité, ce n'est plus la peine que l'on redoute, mais le péché. Ce n'est plus le Juge dont j'appréhende la justice, c'est le Père que je révère et dont je crains d'être séparé. De servîle qu'elle était, la crainte devient filiale. Et elle entraîne ces deux mouvements inséparables : révérer Dieu et craindre d'en être séparé.

        L'Esprit que le chrétien reçoit de son Seigneur n'est pas un esprit de servitude dans la crainte, mais un esprit d'enfant adoptif, libre pour aimer. Un fils qui sert son Dieu avec respect, et qui le prie avec confiance. « Ceux-là donc craignent Dieu d'une affection filiale, qui ont peur de lui ... déplaire purement et simplement, parce qu'il est leur Père très doux, très bénin et très aimable » Saint François de Sales23.


La crainte de Dieu est un des sommets de la vie d'union à Dieu.

        La crainte de Dieu s'oppose directement à l'esprit d'orgueil qui pousse à l'irrévérence envers Dieu, qui fait négliger son culte et mépriser sa loi et ses inspirations. La crainte de Dieu est un don de l'Esprit-Saint que l'on reçoit en particulier dans le sacrement de Confirmation.

        Les dons du Saint Esprit : Ces dons sont des moyens pour aller à Dieu qui viennent de Dieu lui-même, pour goûter DIEU, pour connaître DIEU, pour faire ce que DIEU veut. Autant de choses qu'on ne pourrait faire sans Dieu. La sagesse pour diriger sa vie ; l'intelligence ou le discernement pour débrouiller les situations. Le conseil pour prendre des décisions ; la force pour les exécuter. La science pour connaître Dieu ; la crainte du Seigneur et la piété filiale pour avoir une attitude juste vis-à-vis de Dieu24.

        L'Esprit-Saint vient au secours de notre faiblesse. Il inscrit en nous cette attitude fondamentale que la créature doit avoir vis-à-vis de son Créateur et qui ne peut venir que de Dieu. Ce don nous rend parfaitement souples et dociles à la présence de Dieu. Ce n'est pas une attitude psychologique, pas même une attitude morale, mais une attitude surnaturelle en ce sens qu'elle vient de Dieu et conduit à Dieu. Ce don du Saint-Esprit produit en nous l'attitude qui écarte radicalement de nous le désir d'émancipation par rapport à Dieu ; cette exaltation personnelle de qui veut se prendre en main tout seul. Il nous porte à recourir au seul secours de Dieu. Il nous fait saisir combien nous sommes petits et fragiles en face de l'éminente grandeur de Dieu. Il nous fait mesurer la distance qui sépare la créature que nous sommes de son Créateur. On pourrait penser que cela devrait nous éloigner naturellement de Dieu : on se dit qu'on ne pourra jamais l'atteindre ! Or par ce don, on éprouve que d'être élevé à Dieu et d'être uni à lui, ne peut venir que de Dieu seul. Alors qu'au contraire l'élévation personnelle qui viendrait de nous, l'exaltation de l'orgueil, ne peut que nous opposer à Dieu et nous séparer de lui.

        Le don de crainte de Dieu nous fait mieux mesurer ce qu'il y aurait de redoutable à être séparé de Dieu. Il nous fait mieux mesurer ce qu'il y a de dramatique dans le péché en tant qu'il nous sépare de Dieu, en tant qu'il est échec dans le désir de Dieu d'instaurer avec nous une relation de père à enfant. Ainsi par le don de crainte, l'Esprit-Saint nous garde de trop compter sur nous, de trop nous appuyer sur nous. Il nous conduit à ne compter que sur Dieu seul, de nous soumettre à lui et de nous prêter avec la plus parfaite docilité à vouloir faire sa volonté. C'est de la charité, vertu théologale que naît le don de crainte. Il naît de cet amour de Dieu que Dieu a lui-même déposé en nous, sans lequel nous ne serions qu'un airain qui sonne. L'amour de charité pour Dieu nous fait craindre d'être séparé de lui. Aussi la vertu d'humilité est-elle liée à cette crainte de Dieu. L'humble est celui qui mesure quelle est sa juste place vis-à-vis de Dieu et quelle doit être son attitude : la révérence de la grandeur de Dieu. Aussi le véritable craignant Dieu, le plus parfait des craignant Dieu, c'est le Christ lui-même, dans la mesure où il est rempli de cet amour de charité pour le Père qui l'unit à lui. Et après lui, sa sainte Mère qui est le premier et le plus parfait de ses disciples. En elle l'amour bannit toute terreur (sentiment d'Adam et Eve) et la remplit de crainte respectueuse (à cette parole Marie fut troublée).

        La vraie crainte filiale ne s'explique que par l'amour. Dieu ne se fait craindre que pour se faire aimer. La crainte surnaturelle vient du Saint-Esprit. Elle est une grâce et un don qui manifeste la Bonté souveraine de Dieu. Elle vient et elle conduit à la charité. Telle est l'œuvre de transformation opérée par le Seigneur Jésus. Il faut entendre avec attention ce que dit saint Paul, qui résume cette volonté de Dieu de nous réconcilier avec par le Christ et qui nous envoie nous même annoncer cette réconciliation

        Connaissant donc la crainte du Seigneur, nous cherchons à persuader les hommes. Quant à Dieu, nous sommes à découvert devant lui, et j'espère que, dans vos consciences aussi, nous sommes à découvert. (... ) Si quelqu'un est dans le Christ, c 'est une création nouvelle : l'être ancien a disparu, un être nouveau est là. Et le tout vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec Lui par le Christ et nous a confié le ministère de la réconciliation. Car c'était Dieu qui dans le Christ se réconciliait le monde, ne tenant plus compte des fautes des hommes, et mettant en nous la parole de la réconciliation. Nous sommes donc en ambassade pour le Christ ; c'est comme si Dieu exhortait par nous. Nous vous en supplions au nom du Christ: laissez-vous réconcilier avec Dieu25.

        Désormais nous avons une arme contre la peur : l'Esprit-Saint. D'où les nombreux N'ayez pas peur ou Ne craignez pas !


 

ALORS, DE QUOI AI-JE PEUR ?

        D'une part, comme avant, j'ai peur de tout ce qui peut faire peur : la souffrance, la mort, l'incertitude sur l'avenir, la méchanceté des hommes. L'erreur serait d'en rendre Dieu responsable, car cela relèverait de l'idée que je me fais de Dieu. Le visage de Dieu nous est révélé par Jésus : Qui m'a vu a vu le Père ! Voila qui est rassurant. C'est le visage du Père de la parabole qui guette le retour du fils parti. C'est le visage du Serviteur souffrant, du Bon Berger, de Celui qui est parmi nous comme celui qui sert à table, etc.  Toutes ces images ne peuvent qu'estomper mes peurs naturelles de voir en Dieu une menace.

        Par ailleurs, toutes les promesses faites par Jésus concernant la vie éternelle, dissipent en moi la peur que je pourrais avoir d'être séparé de Dieu Je sais que je ne suis pas voué à la peur éternelle, mais à la paix éternelle. Et même si mon corps tremble encore, mon cœur est en paix. Je tiens ensemble le Tremble carcasse et le Garde mon âme dans la paix, près de toi Seigneur. Mais surtout, ma peur est transformée. Désormais je n'ai qu'une peur, qu'une crainte, c'est d'être séparé de Dieu, de lui faire de la peine, de risquer par ma faute de ne pas le voir dans la béatitude céleste, de ne pas le reconnaître dans le plus petit de mes frères. C'est une peur d'amour. C'est une peur qui est fondée sur ma raison de vivre. La crainte parfaite du fils procède du parfait amour du Père.

Vivre d'Amour, c'est bannir toute crainte
Tout souvenir des fautes du passé.
De mes péchés je ne vois nulle empreinte,
En un instant l'amour a tout brûlé.....
Flamme divine, ô très douce Fournaise !
En ton foyer je fixe mon séjour
C'est en tes feux que je chante à mon aise :
« Je vis d'Amour !...26 »

Quant à la peur des autres, la peur de l'avenir et la peur du diable, vous saurez tout en venant aux prochaines conférences !


 

Fr. Alain Quilici


 
On peut aussi se référer à :
Famille chrétienne, n° 1568, du 2 février 2008, Entrevue du fr. Alain Quilici, interrogé par Florence Brière-Loth.
Alain QUILICI, Crainte de Dieu et peur du diable, Edition des Béatitudes, 2000, 110p.


  1. Il y a dans les dictionnaires une foule de termes analogiques. Il faut choisir dans les 24 termes suivants qui ne veulent pas tous dire la même chose: peur : affolement, angoisse, anxiété, appréhension, aversion, cauchemar, crainte, effroi, épouvante, frayeur, hantise, inquiétude, lâcheté, panique, phobie, pusillanimité, répugnance, répulsion, saisissement, terreur, trouble, venette, vertige.
     
  2. Jn. 4/18
     
  3. Gal. 5/22
     
  4. Gn. 3/6 sq.
     
  5. Gn 15,12
     
  6. Gn 12,17
     
  7. Ex 3, 1-7
     
  8. Ex 20, 18.
     
  9. Is 6, 1-6.
     
  10. Jg. 6/ 22-23 (de même Dan. 10/12)
     
  11. Si 2, 15-18.
     
  12. Ac 3,10.
     
  13. Lc 1,50.
     
  14. Lc 18, 26.
     
  15. Ep 5,21.
     
  16. Mt 14,26-27
     
  17. Mt. 17,6-7
     
  18. Lc 5, 10
     
  19. Rm 8, 38
     
  20. 2 Tim. 1/7
     
  21. Tous ces textes, nous les avons trouvés dans le Dictionnaire de Spiritualité, à l'article Crainte de Dieu.
     
  22. In épi st. S. Joan. ad Parthos, 9/5-6.
     
  23. Traité de l'amour de Dieu, liv. 11, ch 18.
     
  24. Isaïe 11, 1 : Un rejeton sortira de la racine de Jessé, . . . Sur lui repose l'Esprit de Yahvé, esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte de Yahvé : son inspiration est dans la crainte de Yalivé, II jugera mais non sur l'apparence. Etc.
     
  25. 2 Cor. 5/ll sq
     
  26. Poème de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus.
     




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