Dans une homélie du 13 janvier dernier (fête du Baptême du Seigneur) que j'ai lue par hasard, j'ai appris quelque chose sur ce « N'ayez pas peur » : le prédicateur de la cathédrale du Puy fait remarquer que cette expression, sous une forme ou sous une autre, se trouve 366 fois dans la Bible : donc, ajoute-t-il avec une pointe d'humour, autant de fois que de jours d'une année, même bissextile ! Cette répétition de la même exhortation, comme une sorte de refrain, vient confirmer, s'il en était besoin, que ce sentiment éprouvé - mais pas toujours consciemment - tient une place importante dans nos vies au point que « trop souvent la peur mène le monde » comme le dit l'affiche qui annonce cette série de conférence. Risque grave alors, car « la peur est mauvaise conseillère. »
Mais c'est difficile de parler de la peur. Ne serait-ce que parce que ce mot peut recouvrir des émotions fort diverses depuis la panique qui conduit aux comportements les plus insensés jusqu'à la plus légère appréhension que l'on maîtrise sans peine. Le fr. Alain Quilici a donné une liste de vingt quatre mots qui ratissent le champ de cette notion analogique. Je voudrais seulement remarquer que les différentes manifestations de la peur dépendent non seulement de la gravité du danger qui se présente et de ses circonstances, mais aussi, surtout peut-être, du tempérament de chacun, de sa constitution psycho-physiologique, de la personnalité construite par son histoire. Nous savons bien qu'il y a des audacieux, des « forts » qui n'ont peur de rien et des timorés, des « fragiles » que la perspective du moindre risque paralyse. S'il est sans doute bon d'inciter les premiers à la prudence et les seconds au courage, il ne faut jamais juger le comportement ni des uns ni des autres selon des critères qui ne sauraient être objectifs.
Il ne peut être question dans le cadre de cet entretien d'envisager l'éventail des diverses manifestations de la peur, pas plus que d'entrer dans la considération des dispositions psychologiques personnelles. Mais sans doute était-il bon de rappeler ces complexités.
Je parlerai donc de la peur, si je puis dire, au sens « banal » du terme. Encore faut-il s'entendre sur l'appréciation de principe que l'on porte sur cette émotion. Je m'explique. Puisqu'il est à la mode de se référer aux petites phrases de nos gouvernants, je reprendrai des citations (merci Internet !) non pas de l'actuel mais des deux précédents Présidents de la République. Le dernier a dit : « Le courage, c'est de ne pas avoir peur » et son prédécesseur : « Le courage consiste à dominer sa peur, non pas à ne pas avoir peur. » C'est dans cette perspective que, je pense, il faut se situer pour parler de la peur, et plus précisément maintenant de la peur de l'avenir.
Une amie avec qui j'évoquais ce sujet que j'avais à traiter me disait qu'un frère plus jeune aurait été mieux placé pour le faire, l'avenir et la vie étant devant lui, porteurs davantage d'espérance que de crainte. Sans le savoir, elle rejoignait à cet égard la position de S. Thomas d'Aquin et d'Aristote sur ce que souvent les vieux que nous sommes appelons les illusions de la jeunesse : « A défaut de l'expérience des obstacles et de leurs propres lacunes, les jeunes croient facilement pouvoir réussir et sont pleins d'espoir » (I-II q40 a6). Mais cela n'est pas toujours vrai et, nous ne le savons que trop, beaucoup de jeunes aujourd'hui sont pleins d'inquiétude, sinon d'anxiété, par rapport à leur avenir.
Un exemple de dialogue sur Internet que je transcris avec l'orthographe nouvelle de ces types de messages. « Voilà, l'avenir je me demande ce ke c'est. J'ai 16 ans je suis en Ts spécialité math et je ne sais mm pas si j'aurai mon bac., je ne sais mm pas si tt a l'heur je vai mourir et je ne sais mm pas si mon frère et ma mère rentreront de paris demain... ma cousine a fait 6 foi le bac et ne Ta jamais eu, et moi ? est ce kil vs est déjà arrivé d'avoir peur de ce ki va arriver, d'être déçu par votre vie ? ma mère me dit parfois : dans la vie il faut s'attendre à tout, l'avenir ne sera jamais aussi rosé k ton enfance. Ce discours la me fai fliper... parfois je me dit ke la vie n'est pas pour moi et k je devrai aller voir ce ke la mon reserve... je me demande si j'aurai la force de me retrouver emprissoné dans une vie ke je n'ai pas désire... est ce ke, est ce ke, est ce ke... c à ça que se résume mon avenir c pathétic et trè trè déprimant !!! »
Une des réponses : « heureusement que les lycéens ne peuvent pas lire l'avenir quand même, y aurai une augmentation du nombre de suicide prodigieuse » provoque un commentaire (humoristique ?) : « comment augmenter noire capital humain si à la fin seul les vieux subsiste ? » Et un conseil : « arrête de te poser d kestion sa te pourris la vie » et son explicitation : « savoir l'avenir... a non, ça serai la catastrophe, on mourerai tous... très vite. »
A l'autre bout du chemin de la vie, d'un groupe de discussion dans une maison de retraite autour d'une question : De quoi avez-vous peur ? Après avoir évoqué les anciennes peurs d'enfant ou d'adulte, on en vient au présent : « Je suis rentrée ici parce que j'avais peur de tomber et de ne pas pouvoir me relever, peur de rester seule la nuit, peur en étant dépendante d'être une charge pour les enfants » et au plus dramatique comment l'exprime en pleurant une femme jusque là silencieuse : « Moi, j'ai surtout peur de perdre la tête, c'est pour cela que j'évite de regarder mon voisin de chambre, je ne veux pas devenir comme lui... » Le dialogue se poursuit : « Oui, et que ça traîne... - ça, c'est à dire ? - ça, de mourir. J'ai peur d'être séparée de ceux que j'aime ou d'être abandonnée. Je suis croyante pourtant, mais l'idée de la mort me terrifie. »
La peur de soi, la peur de Dieu, la peur des autres, la peur du diable, ce sont des peurs que l'on peut définir, car elles ont un objet que l'on peut nommer, quelque chose ou plutôt quelqu'un que l'on peut désigner, même s'il demeure toujours mystérieux. La peur de l'avenir, c'est la peur de l'inconnu, de ce qui pourrait arriver et qui est imprévisible, de ce qui menacerait - ou menacera inévitablement sans que l'on sache comment - les sécurités de nos existences, et plus radicalement cette existence même. Car l'inconnu le plus inconnaissable, mais aussi le plus inéluctable, c'est notre mort, dont nous ne savons ni le jour ni l'heure, ni quand et comment elle surviendra. Nous voilà donc inévitablement confrontés à la perspective de la mort, de notre mort, non plus comme une possible expérience imaginaire (aller voir ce que la mort réserve, comme l'écrivait la jeune adolescente), mais comme cet instant inconcevable et terrible où je ne serai plus.
Ce que nous avons connu de la mort des autres, outre l'expérience bouleversante du deuil, nous met en face de la terrible réalité de ce qui est le terme de notre avenir. Pensant à cela, je me disais que l'on peut ne pas avoir peur de la mort, la mort comme une idée, plus ou moins abstraite, par rapport à laquelle on peut prendre du recul, que l'on peut apprivoiser en quelque sorte pour réfléchir, disserter et philosopher sur elle... Autre chose est de penser la mort, et autre chose de mourir ! Autre chose la peur de la mort et la peur du mourir ! Dans les réflexions que l'on fait après la mort de quelqu'un, pour se rassurer ou se consoler, on dit : il est parti sans souffrir, ou bien au contraire : c'est un soulagement, il a tellement souffert avant de mourir. Mais on n'évoque le plus souvent par là que la souffrance physique, celle que plus ou moins parfaitement la médecine d'aujourd'hui peut être capable de soulager, sinon de maîtriser. Qu'en est-il de la souffrance morale et de l'angoisse du mourir, angoisse de l'agonie, ce combat désespéré contre la dissolution de son être et son basculement vertigineux qui débouche ou bien dans le vide du néant ou bien dans une vie autre dans un autre Avenir. Qui de nous n'a pas entendu, après la mort de quelqu'un, la question posée à ses proches : est-ce qu'il s'est vu mourir ? On touche par là la vraie question, en manifestant que l'on pressent le drame du mourir, qui, dans le secret du plus intime de l'être, peut se jouer sur des heures et des heures comme aussi bien dans l'instant insaisissable de la mon soudaine dont la prière des litanies demandait autrefois à Dieu de nous préserver.
Si nous voulons penser en chrétiens notre mort, il faut se référer par exemple à ce que nous dit l'apôtre Paul dans sa lettre aux Romains (Rm 6) : « Baptisés dans le Christ, c'est dans sa mort que nous avons été baptisés... Si c'est un même être avec le Christ que nous sommes devenus par une mort semblable à la sienne... » La référence exemplaire, c'est donc la mort du Christ telle que nous la lisons dans le Nouveau Testament, et donc en premier lieu l'agonie de Jésus au mont des Oliviers et sur la Croix telle que nous la rapportent les Évangiles (cf. aussi Heb 5,1-10).
Lisons dans S. Luc : « Fléchissant les genoux, il priait : Père, disait-il, si tu le veux éloigne de moi cette coupe ! Cependant que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne ! Alors lui apparut, venant du ciel, un ange qui le réconfortait. En proie à la détresse, il priait de façon plus instante, et sa sueur devient comme de grosse gouttes de sang qui tombaient à terre. » L'agonie, c'est cette sorte de combat, de lutte entre la détresse devant la redoutable mort et la confiance éperdue en Dieu à qui Jésus en appelle dans sa prière. De cela témoigne encore, l'ultime appel sur la croix : « Vers la neuvième heure, Jésus clama en un grand cri : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » Comme vous le savez, ce cri d'appel de détresse est le début du psaume 22 que je vous propose de relire en entier.
Revenons donc à cette « agonie » : au terme de cette lutte, lorsque « tout est accompli » Jn 19,30), c'est l'abandon, non pas au sens négatif comme lorsque on « abandonne » dans une épreuve sportive, mais comme on s'abandonne dans la remise confiante de soi à « Celui qui peut le sauver de la mon » (Heb 5,7) : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23,46).
Cette mort que Jésus a connue, c'est la mort du pécheur ; cette forme de mort dont l'Écriture nous dit qu'elle est la conséquence du péché, le « salaire du péché. » Plus radicalement même et plus dramatiquement, c'est la mon du réprouvé que le Fils de Dieu a vécu dans son humanité pour nous libérer du péché et de la mort, et « délivrer ceux qui, leur vie entière, étaient tenus an esclavage par la peur de la mort » (Hb, 2,15). A la suite de Karl Barth et Urs von Balthasar, Joseph Ratzinger avait, dans son livre La fraternité chrétienne (1960) ainsi exprimé ce mystère : « Par le paradoxe de la grâce, le seul juste, et donc de sol le seul élu, parce que le seul digne de l'élection, le Christ, devient le réprouvé, prend sur lui le destin de la réprobation de tous, et par suite, et en lui et par lui, fait de tous des élus à sa place, tout comme lui-même, en nous et par nous, est devenu réprouvé. » Sans entrer dans des considération théologiques difficiles, on peut peut-être exprimer l'essentiel en redisant simplement que le Christ est mort pour nous, et j'entends ce « pour » à la fois au sens de « à notre profit& » et au sens de « à notre place. »
Non pas que nous que nous n'ayons pas à passer par la mon comme lui, mais sa mort nous donne de vivre la nôtre comme un passage qu'il a ouvert et où il nous accompagne de sa présence et de sa grâce. C'est avec lui que nous mourrons pour, avec lui, entrer dans la vie (Rm 6,8). Comme la naissance d'ailleurs, dont on l'a souvent rapprochée, la mort est toujours une dure épreuve, même si elle se vit très diversement pour chacun. Dans son angoisse, Jésus était réconforté par un ange. Je ne sais s'il y a encore des anges aujourd'hui pour accompagner les fins de vie, mais le développement des soins palliatifs, sous diverses formes, est un progrès considérable, et la présence aimante et rassurante de proches peut être un puissant réconfort. Pour la foi chrétienne, c'est le Christ lui-même qui mystérieusement accompagne ce passage de chacun vers son Avenir, cette maison sur le seuil de laquelle nous attend son Père et notre Père. Et il ne cesse de nous dire et redire : N'aie pas peur ! Certains arrivent à cette sérénité confiante ; rappelons-nous le vieux Claudel qui a dit à peu près ceci : « Laissez-moi seul maintenant. Je n'ai pas peur. »
Nous ne savons et ne pouvons savoir ni quand ni comment nous mourrons. C'est pourquoi il faudrait y être prêt. Peut-être l'a-t-on trop dit autrefois et ne le dit-on pas assez aujourd'hui. Etre prêt, non pas en développant obsession ou phobie qui paralysent et empêchent de vivre, mais en cultivant l'indéfectible confiance en l'amour de noire Dieu qui accueille dans son infinie miséricorde celui qui vient vers lui avec l'humilité contrite de l'enfant prodigue.
Peut-être pourrions-nous faire notre les dispositions qu'exprimé un personnage du Journal d'un curé de campagne de Bernanos : « La crainte m'est venue plus d'une fois de ne pas savoir mourir, le moment venu. J'entends bien qu'un homme sûr de lui-même, de son courage, puisse désirer faire de son agonie une chose parfaite, accomplie. Faute de mieux, la mienne sera ce qu'elle pourra, rien de plus. Pourquoi m'inquiéter ? Pourquoi prévoir ? Si j'ai peur, je dirai : j'ai peur, sans honte. Que le premier regard du Seigneur lorsque m'apparaîtra sa Sainte Face, soit donc un regard qui rassure ! »
Mais il est temps de revenir à ce qui est pour l'heure notre avenir, l'avenir de cette vie qui est bien la nôtre ! Si nous avons peur de cet avenir, y a-t-il des raisons d'avoir peur ? Pourquoi avons-nous peur ? De quoi avons-nous peur ? de vivre tout simplement peut-être ! Comme le fait remarquer Marguerite Lena dans l'un des derniers numéros de Christus, derrière la peur de la mort, qui est encore un hommage à la vie, peut s'insinuer sournoisement son contraire et sa caricature, la peur de vivre.
Il a été de mode naguère de vilipender le besoin de sécurité et d'exalter le goût du risque, comme si ces deux attitudes étaient contradictoires, l'une frileuse et l'autre courageuse. Je suis de plus en plus convaincu au contraire que la seconde ne peut s'établir qu'en s'étayant sur la première, à moins que de relever de cette aventureuse « inconscience » qui était - est peut être encore, heureusement ! - l'apanage de cet âge de la vie que l'on appelle la jeunesse.
On sait bien que les besoins fondamentaux de l'être humain, depuis le tout début de sa vie, ne sont pas seulement physiologiques - respirer, boire et manger, dormir, être logé, protégé du froid ou de la chaleur, recevoir des soins quand on est malade, bref : tout ce qui est nécessaire à la vie biologique. On sait donc aussi, notamment depuis les travaux de Spitz au milieu du siècle dernier sur les très jeunes enfants hospitalisés que la satisfaction de ces seuls besoins biologiques n'apporte pas tout ce qui est nécessaire à la vie. Spitz a décrit sous le nom d' « hospitalisme » l'ensemble des troubles dues aux carences affectives (séparation de la mère, absence de substituts maternels stables) qui traduisent une dépression grave et peuvent aller jusqu'au marasme et même la mon... Selon des modalités certes différentes - quand on a grandi, on n'a sans doute pas le même besoin de maternage... quoique ! - une suffisante sécurité psycho-affective, dans les relations, le cadre et les conditions de la vie et des perspectives ouvertes d'avenir sont indispensables à l'équilibre de chacun pour que s'établisse, se maintienne ou se rétablisse la suffisante confiance, en soi d'abord, et dans les autres aussi, nécessaire pour affronter la vie. Pour prendre un exemple dans un domaine qui m'est complètement étranger - cela fera sourire certains qui me connaissent bien - on dit qu'on ne peut progresser dans une escalade que si l'on a bien assuré sa prise et si l'on a perçu un passage possible, sinon on risque de dévisser.
Il semble bien que nous vivons dans une société dépressive. Marcel Gauchet va jusqu'à parler de « désespoir collectif. » On a perdu les illusions d'un avenir heureux assuré par les progrès, si extraordinaires et incessants, des sciences et des technologies qui en arrivent non plus à susciter l'espoir, mais plutôt le vertige et l'inquiétude : jusqu'où ira-t-on ?
Combien de parents ne sont pas anxieux de l'avenir de leurs enfants, et une inquiétude excessive, exprimée ou non, n'est pas faite pour leur donner de l'assurance face aux défis qu'ils devront affronter.
Combien de jeunes femmes hésitent à mettre un enfant au monde, dans ce monde sans promesse d'avenir. Dans un roman de Max Gallo (Le fils de Klara H.) une mère s'interroge : « Qu'avait-elle fait en donnant la vie ? Dans quoi avait-elle précipité cette petite fille, ce bébé, de quel droit ? Quelle folie ! Elle, surtout elle, n'aurait jamais dû (ses grands parents étaient morts en camp de concentration)... Se boucher les oreilles et les yeux, effacer la mémoire pour se laisser porter par l'instinct égoïste, pouvoir jouer à la poupée, se donner le plaisir d'aimer... Folie, folie ! »
Interminable serait la liste de tout ce qui est source d'inquiétude, de tout ce qui fait peur, dans la mesure précisément où l'on peut en arriver à dire que TOUT fait peur et que s'est installée une peur généralisée de l'avenir. Peur de son avenir personnel, de celui de sa famille et de ses enfants, de celui de la société, et même de celui de l'Église... On pourrait faire un « inventaire à la Prévert » dans une liste de tout ce qui est source de profondes inquiétudes et insécurités, que vient aggraver ce qui scandalise et démoralise. Pour de cela ne donner qu'un exemple : combien de fois ces dernières semaines, n'ai-je pas entendu qu'il fallait plus de quarante ans de travail à un smicard pour gagner la rémunération mensuelle d'un grand patron, et ces derniers jours : trois fois plus pour atteindre l'indemnité qu'un de ceux-ci vient de percevoir... Le chômage, la maladie, la baisse du pouvoir d'achat, les retraites, la hausse des prix, les manipulations génétiques, la « culture de mort » dont parlent certains, la dangereuse perversion des pédophiles, la pénurie des vocations sacerdotales et religieuses, la désertion des église, la pollution, le réchauffement climatique, le vieillissement et la pêne de l'autonomie et la maladie d'Alzheimer, la mondialisation, l'impuissance du politique face à l'économique, la France en situation de faillite, l'insécurité face aux crises des banlieues, aux menaces du terrorisme, au développement des armes nucléaires, la perte de confiance dans les hommes - et les femmes ! - politiques et même les Institutions, les uns et les autres décrédibilisées par leur impuissance et les scandales...
Dans un entretien paru dans un supplément de la revue Esprit (octobre 2002) le professeur Remo Bodei rappelait que Tocqueville déjà disait que l'avenir était obscur, pour remarquer qu'il s'était assombri, et ce, pourrait-on ajouter, malgré les protections de toute sorte mises en place et les diverses assurances « tout risque » souscrites- Dans cette interview je note cette réflexion : « La peur grandit car l'homme du commun sait qu'il en sait encore moins que les grands de ce monde qui, ils l'ont montré, ne savent rien. Il lui reste à accepter l'avenir et, comme disent les évangiles, à attendre comme les vierges sages la 23e heure et l'arrivée du Seigneur... » Mais le philosophe a bien soin de distinguer la panique qui décompose et provoque la débâcle, de la peur qui « au niveau individuel ou collectif, peut être une émotion positive, un stimulant, une façon de rester alerte. »
C'est sans doute dans cette direction qu'il faut chercher les voies pour faire, autant qu'il est possible, de la peur elle-même la matrice du courage, en allant de la peur de l'avenir au « courage du futur » (pour reprendre le beau titre d'un livre du fr. Vincent de Couesnongle, notre ancien Maître de l'Ordre, mort en 1992 à la Résidence du Parc). La vie est pleine de risques, mais aussi de promesses.
Nous avons bien appris de la vie elle-même qu'elle n'est pas « un long fleuve tranquille » et que souvent des aléas viennent mettre à mal ou faire s'effondrer non seulement des rêves, mais des projets que nous avons engagés. On citait volontiers dans ma jeunesse ce proverbe qui me revient soudain à l'esprit : « Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. » Cette formulation peut être discutable, mais je ne veux en retenir que l'Invitation à affronter avec énergie et constance les défis de la vie et à bâtir des projets sans se laisser décourager par les échecs. Pour reprendre le titre d'un livre du P. Carré, on peut se dire : « Chaque jour je commence& » ou bien, je dirais volontiers : chaque jour, je recommence.
« N'ayez pas peur » : c'est la parole du Christ ressuscité qui doit habiter notre cœur chaque jour pour nous inciter à ne pas nous laisser envahir et dominer par ce que le peur a de paralysant, mais au contraire à la dépasser dans l'assurance de la force de la grâce. Dans l'article de Christus que je citais tout à l'heure nous est donné l'exemple de S. Paul et « la confiance sereine de celui qui, au nom de l'Évangile, affronte l'hostilité du monde redoublée par les risques encourus et par les résistances des libertés : dangers des rivières, dangers des brigands, dangers de mes compatriotes, dangers dans la ville, dangers dans le désert, dangers sur mer, dangers des faux frères (2 Co 11,26). Il ne les affronte pas en héros impavide - qui est faible, que je sois pas faible (2 Co 11,29) - mais avec la paix inconfusible de celui qui sait en qui il a mis sa foi. Aussi peut-il être à la fois craintif et tout tremblant (1 Co 2,3) et plein d'assurance (2 Co 3,12). »
Il faudrait sans doute parler de la providence, mais cela nous entraînerait trop loin. Vous savez bien que la trame de notre vie n'est pas un « destin » que Dieu aurait tracé pour chacun, qui ferait alors de nous des acteurs robotisés d'un scénario écrit d'avance. Non, Dieu accompagne les chemins que nous choisissons. Comme le disait le fr. J-G. Ranquet : « Dieu ne nous attend pas au tournant, mais il prend le tournant avec nous » - même quand on dérape parfois ! - de telle manière que « tout est grâce » et même ce qui est une épreuve ou paraît un échec devient - oh, souvent bien mystérieusement ! - chemin de vie.
« Courage ! j'ai vaincu le monde » (Jo 16,33). Un dernier mot sur la peur, pour finir. Il est de Bernanos, dans La Joie : « La peur est tout de même la fille de Dieu, rachetée la nuit du Vendredi Saint. »
Fr. Jean-Pierre Arfeuil