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Conférences de Carême 2008

La peur mène le monde !

LA PEUR DU DIABLE


 

C'est un véritable défi que de se lancer dans cette dernière conférence. Et cela à plusieurs titres. D'une part, parce qu'elle vient achever tout un cycle de présentations et il ne fait pas de doute que vous savez, désormais tout sur la peur. Il sera donc inutile de revenir sur les différentes significations de ce terme. D'autre part, parce que nous allons nous aventurer sur un terrain miné, piégé. Et nous allons cependant en prendre le risque, ensemble.

Les documents que nous aurions pu citer sont d'une grande variété et de qualités pour le moins... contrastées. Nous avons préféré consulter l'essentiel, à savoir la Parole de Dieu et l'enseignement de l'Eglise, en particulier ce qui est dit dans le Catéchisme de l'Eglise Catholique (cf. les articles à propos de la chute des anges -391 sq-, de la Tentation de Jésus -538 sq- ou le développement intéressant sur la dernière formule du Notre Père -2850 sq-). Deux livres peuvent également être recommandés dans ce domaine : Crainte de Dieu et peur du diable du frère Alain Quilici, dont nous nous sommes inspirés pour cette présentation, et un roman, La Tactique du diable, de C.S. Lewis ou les conseils donnés par le diable pour perdre les âmes... c'est-à-dire pour les gagner à lui !


De l'existence du diable

La peur dont nous allons discourir aujourd'hui est la peur du diable. Dans la série des conférences de Carême de cette année, c'est celle qui finalement fait le moins problème, du moins en apparence. Encore faut-il croire que le diable existe ! D'aucuns en effet disent que la plus grande ruse du diable est d'avoir fait croire qu'il n'existait plus. Nous sommes tous plus ou moins prisonniers d'une image que nous nous sommes faite du diable - vous savez, cet être maléfique, rouge bien entendu, avec des cornes, une queue fourchue et des pattes tordues ! - mais ne nous efforçons pas trop vite de « jeter le bébé avec l'eau du bain ». Le diable existe. Il est une personne (CEC 2851).

Souvent, lors de rencontres ou d'entretiens, le diable s'invite dans la conversation. La question la plus souvent formulée est la suivante : « Frère, est-ce que vous croyez au diable ? » La réponse que je donne alors est invariablement celle-ci : « Je crois en son existence, mais je ne croîs pas en lui ». Peut-être considérerez-vous que l'on joue avec les mots... rien n'est moins sûr. Dire « je crois au diable » comme nous disons « je crois en Dieu », reviens à mettre le diable et Dieu sur un pied d'égalité, du moins inconsciemment. Dire « je crois en l'existence du diable » le remet à sa juste place, celle d'une créature de Dieu, relative à Dieu. Il ne s'agit pas d'un dieu du mal... mais d'une créature, créée à l'image de Dieu, qui a « mal tourné »...

Chez nos contemporains, l'existence de Dieu tout comme celle du diable semblent faire de moins en moins partie du paysage. Cependant, lorsque nous avons commencé à parler de ces conférences de Carême, le curé de notre Paroisse m'a dit : « N'aie crainte, avec le diable, tu feras le plein ». Il est assez étonnant de voir, dans notre société qui se dit toujours plus rationaliste, la recrudescence des groupuscules d'inspiration satanique (il y aurait tant à dire ici de la naïveté de certains parents !), la peur qu'inspirent les esprits maléfiques, alimentée par des films à grand spectacle (un classique du genre, sorti en 1973, est bien entendu l'Exorciste... dont la présentation annonce, je cite, « basé sur des faits réels ») et que dire encore des phénomènes paranormaux que l'un ou l'autre a pu expérimenter. Il n'est pas rare d'ailleurs que des adolescents nous demandent à nous, religieux, si nous sommes exorcistes. La réponse est alors évidemment positive...

Une chose est sûre : nous sommes tous confrontés au mal. Ce mal qui s'impose à nous, nous gâche la vie et nous fait souffrir. On parle d'ailleurs souvent du scandale du mal. C'est une énigme à laquelle nous ne pourrons trouver une réponse que dans l'autre monde. Il n'en reste pas moins que cette « entité négative » existe, que cet « ange déchu » existe. Il ne sert à rien d'en nier la réalité et encore moins d'en nier l'action.

Gardons-nous cependant d'en faire trop vite une représentation dans laquelle nous nous trouverions finalement prisonniers. Sans peur de se tromper, on peut dire que toute représentation physique du diable est fausse. J'en ai parlé à l'instant et les artistes de tous les âges ont rivalisé d'Imagination pour en faire une image. Dernièrement - et ce au risque d'être un tantinet polémique - une de ces représentations m'a troublé : il s'agit de celle qu'a choisie Mel Gibson, dans son film La Passion du Christ. Le diable y est joué par un androgyne qui nous met singulièrement mal à l'aise. On est loin des lieux communs évoqués précédemment mais il y a chez ce personnage un je-ne-sais-quoi d'inquiétant, de malsain.


Quelques précisions de vocabulaire

Comme vous avez pu le constater, dans les différents exemples que j'ai pu prendre à l'instant, plusieurs termes apparaissent : diable, Satan, esprit... Il va donc falloir avant tout procéder à un éclaircissement de certains termes pour que nous puissions comprendre ce qu'est la peur du diable... et pour que nous puissions l'affronter en pleine connaissance de cause.

Il faut toujours être prudent avec les mots qui sont employés dans la Bible... Le vocabulaire des Evangiles est finalement peu étendu et les termes ont été choisis pour désigner des réalités bien précises. On ne peut remplacer un mot par un autre sans risquer de nuire à ce qu'a voulu formuler l'auteur sacré, sous l'inspiration de l'Esprit Saint. Passons donc en revue ces différents termes.


        Le Satan
 
Ce terme apparaît 48 fois dans la Bible. Il désigne toujours un neutre, comme lorsque nous disons le Mal. Il est utilisé dans les cas graves, lorsque le projet salvifique de Dieu est mis à mal. Le Satan brouille la volonté de Dieu, il lui fait obstacle. Remarquons que jamais il n'est dit que Jésus expulse Satan de quelqu'un.

Souvent ce terme est utilisé par Jésus lui-même : « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme froment » (Lc 22,31), « Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair ! » (Lc 10,18), « Or, si Satan expulse Satan, il s'est divisé contre lui-même : dès lors, comment son royaume se maintiendra-t-il ? » (Mt 12,26). A ces quelques interventions que nous pourrions qualifier de « descriptives » viennent s'ajouter deux événements plus étonnants sur lesquels nous allons nous attarder.

Le premier est l'épisode de Césarée de Philippe. Rappelons-nous le contexte : Pierre vient de prononcer un splendide acte de foi (« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » Mt 16,16) et, presque immédiatement après, il reprend Jésus qui annonce sa Passion. La réaction de ce dernier est cinglante : « Passe derrière moi, Satan ! Tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! » (Mt 16,23). Cette réaction violente de Jésus renvoie à l'épisode des tentations au désert. A la dernière tentation, celle de la toute-puissance, Jésus répond : « Retire-toi, Satan ! » (Mt 4,10) Ce vade rétro Satanas est une déclaration de la victoire de Dieu, de ce combat remporté pour sa créature bien-aimée. Cette dernière tentation à laquelle avait été soumis Jésus n'était pas une tentation humaine, puisque le Satan lui demandait de lui rendre un culte, de se prosterner devant lui et de lui rendre hommage. Tout homme est menacé et c'est sa destinée éternelle qui est mise en péril. Gardons-nous bien de minimiser ce danger.

Le second épisode concerne la Passion et ce passage où il est dit que « Satan entra dans Judas, appelé Iscariote, qui était du nombre des Douze ». (Lc 22,3). Le texte ne nous dit pas que Judas était possédé, mais plutôt qu'il entre dans le plan de Satan, ce plan qui s'oppose à celui de Dieu. Il pactise avec ceux qui veulent être un obstacle à la volonté divine. Le Satan est l'ennemi de Dieu. On ne connaît ni l'histoire ni la réalité de cet ange déchu, le plus brillant d'entre les anges nous dit-on. Les anges, contrairement à nous, puisqu'ils sont de purs esprits posent leurs choix d'une manière définitive, immédiate, et en pleine connaissance de cause. Le Satan refuse la lumière de Dieu et s'en écarte radicalement. Il se trouve alors en opposition frontale avec Dieu et c'est un véritable combat qui a lieu dans le ciel, c'est-à-dire qu'il dépasse l'homme absolument. Ce combat, connu de Dieu seul, nous est rapporté par le livre de l'Apocalypse (Ap 12,7-9) : « Alors, il y eut une bataille dans le ciel : Michel et ses Anges combattirent le Dragon. Et le Dragon riposta, avec ses Anges, mais ils eurent le dessous et furent chassés du ciel. On le jeta donc, l'énorme Dragon, l'antique Serpent, le Diable ou le Satan, comme on l'appelle, le séducteur du monde entier. » N'oublions pas que ce combat a été remporté par Dieu. C'est le message que nous apporte l'Évangile : cette victoire de Dieu sur le Satan. C'est la raison pour laquelle Jésus se réjouit de voir Satan tomber comme l'éclair (Lc 10,18) parce qu'il voit la défaite de l'Ennemi. C'est la victoire de ceux que Dieu aime qui n'auront plus rien à craindre pour l'au-delà (cf. Lc 10,20).

Comment le combattre ? L'homme est démuni et serait englouti si Dieu n'intervenait. Il n'y a qu'une façon d'affronter le Satan : être au Christ. Ce combat ne serait pas possible si Jésus ne l'avait mené. Il s'agit du combat contre celui qui ne veut pas notre peau mais notre âme. C'est alors que la prière de Jésus pour ses frères va jouer un rôle fondamental : « Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme froment ; mais moi j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères. » (Lc 22,31-32)


        Le ou les démons
 
Ce terme, qui n'est pas propre à l'Écriture mais a été repris du langage universel, est présent 68 fois dans les textes sacrés, au singulier et au pluriel. Jésus passe beaucoup de temps à guérir des malades ou à chasser des démons : « Jésus le menaça, et le démon sortit de l'enfant qui, de ce moment, fut guéri, » (Mt 17,18), « Il expulsait un démon, qui était muet. Or il advint que, le démon étant sorti, le muet parla » (Lc 11,14), « Il guérit beaucoup de malades atteints de divers maux, et il chassa beaucoup de démons. Et il ne laissait pas parler les démons, parce qu'ils savaient qui il était. » (Mc 1,34)... La locution « avoir un démon » signifie « être malade », « être fou, dérangé » (sans doute parce que l'on dérange !) : « Beaucoup d'entre eux disaient: "II a un démon; il délire. Pourquoi l'écoutez-vous ?" » Jn 10,20). Rappelons-nous ici le cas de l'homme possédé par une légion de démons (Lc 8,27-37) : c'est un homme qui ne se possède plus lui-même. Il a besoin d'une intervention directe de Jésus qui le rend à lui-même.


        Le ou les esprits impurs
 
Esprit impur et démon sont synonymes. Ils désignent les affections qui perturbent la vie de ceux qui en sont atteints : « Et aussitôt il y avait dans leur synagogue un homme possédé d'un esprit impur, qui cria en disant: "Que nous veux-tu, Jésus le Nazarénien ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es: le Saint de Dieu." » (Mc 1,23-24), « Jésus, voyant qu'une foule affluait, menaça l'esprit impur en lui disant: " Esprit muet et sourd, je te l'ordonne, sors de lui et n'y rentre plus." » (Mc 9,25)... On trouve ici une manière d'appréhender la maladie comme une agression contre la santé. Rendre la santé, c'est restaurer l'homme dans ce pour quoi il a été créé, la bonne santé. Il existe des maladies qui poussent l'homme à se comporter comme s'il n'était plus lui-même, mais possédé par un démon.

Dès le début de l'ère chrétienne, les communautés ont prié pour les malades (cf. Je 5,15). La maladie n'est pas une personne mais elle existe. Elle n'atteint pas seulement le corps, mais aussi l'esprit - ce sont les conséquences psychologiques d'un mal physique  -. Nous avons besoin de la médecine pour notre corps malade et nous avons également besoin du Christ pour exorciser notre esprit. En effet, la souffrance peut mener jusqu'au désespoir, voire au blasphème. Ce pouvoir a été donné par Jésus à ses disciples : « Ayant appelé à lui ses douze disciples, Jésus leur donna pouvoir sur les esprits impurs, de façon à les expulser et à guérir toute maladie et toute langueur. » (Mt 10,1) Ce pouvoir, l'Église l'a transmis comme elle l'a reçu. Tout prêtre, en venu de son ordination, a le pouvoir d'exorcisme. Ce ministère est spécialement confié à un prêtre dans chaque diocèse.

Comment peut-on affronter ces démons ? Il faut tout d'abord voir ce qui relève du domaine purement médical. Ensuite, il faut considérer l'action de Jésus lui-même qui continue de guérir miraculeusement, encore aujourd'hui. Enfin, il faut considérer ce pouvoir que Jésus partage avec ses disciples (cf. Lc 9,1). Le sacrement des malades est une aide puissante (cf. CEC 1520).


        Le diable
 
Ce terme désigne l'ennemi du Christ, son adversaire sur la terre, toujours présent. Il est cité 32 fois dans la Bible, presque exclusivement dans le Nouveau Testament (on ne trouve qu'une occurrence dans l'Ancien Testament en Sg 2,24 : « c'est par l'envie du diable que la mort est entrée dans le monde : ils en font l'expérience, ceux qui lui appartiennent ! ») Ce n'est pas une maladie mais une réalité extérieure qui s'oppose à lui, un ennemi qui avance masqué, comme dans la parabole du bon grain et de l'ivraie : « Il en va du Royaume de Dieu comme d'un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu, il a semé à son tour de l'ivraie, au beau milieu du blé, et il s'en est allé... l'ivraie, ce sont les sujets du Mauvais ; l'ennemi qui la sème, c'est le diable. » (Mt 13,24-39). Cet ennemi est extérieur. Il ignore ce qui se passe à l'intérieur et essaye de savoir. La tournure conditionnelle « Si tu es le Fils de Dieu... » (Lc 4,3.9) ne serait-elle pas diabolique, rappelant le « Si Dieu existait... » que nous entendons si souvent ? Jésus ne plaisante pas avec le diable. Il le prend au sérieux. Nous aurions pu avoir la tentation, lors de la préparation d'un tel sujet, de le traiter d'une façon légère... or on ne peut prendre le diable à la légère.

L'Ennemi du ciel, le Satan, prend le nom de diable sur la terre. Il a perdu le combat dans le ciel, maïs il peut encore sévir sur la terre où il travaille au coup par coup. Le livre de l'Apocalypse plaint la terre à ce propos : « Malheur à vous, la terre et la mer, car le diable est descendu chez vous, frémissant de colère et sachant que ses jours sont comptés. » (Ap 12,12) Le diable devient l'ennemi de l'homme et s'attaque à lui sans répit : « Alors, furieux contre la Femme, le Dragon s'en alla guerroyer contre le reste de ses enfants, ceux qui gardent les commandements de Dieu et possèdent le témoignage de Jésus. » (Ap 12,17)


        Le Mauvais
 
Ce terme est utilisé par Jésus : « mais délivre-nous du Mauvais » (Mt 6,13), « je ne te prie pas de les enlever du monde, mais de les garder du Mauvais. » Jn 17,15). Le terme « Mauvais » convient mieux que celui de « mal » car il ne s'agit pas du mal en général, mais du Mal avec une majuscule. Ce « je ne sais qui& » qui attaque l'homme.

Pour affronter le diable ou le Mauvais, il faut admettre qu'il puisse agir et il faut le connaître. Aussi, en vertu du principe énoncé par Jésus lui-même selon lequel « le serviteur n 'est pas plus grand que son maître, ni l'envoyé plus grand que celui qui t'a envoyé. » (Jn 13,16), si Jésus a été tenté, le disciple le sera aussi. Jésus connaît ce combat. Quand on mesure tout cela, il y a de quoi angoisser... parce que finalement ce qui est demandé à Jésus, c'est de trahir le Père. Les Evangiles nous rapportent deux épisodes fondamentaux : celui de la Tentation au désert auquel nous avons déjà fait référence puis celui de la crucifixion - où, à nouveau, nous entendons : « si tu es fils de Dieu » (Mt 27,40). Les tentateurs viennent mettre en jeu la foi et la confiance en Dieu.

Tout homme est exposé à ce combat spirituel (enfin, ceux qui veulent se battre...). C'est la raison pour laquelle nous sommes avertis : « Soyez sobres, veillez. Votre partie adverse, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer. Résistez-lui, fermes dans la foi. » (1P 5,8-9)


Le combat spirituel

Nous nous sommes peut-être attardés longuement sur la définition de termes mais cela nous a également permis de mettre des choses au clair par rapport à ces « forces du mal ». Il est temps désormais de passer au combat spirituel, un thème particulièrement adapté au temps liturgique que nous traversons, le Carême. Pendant ces semaines qui nous préparent à Pâques, l'Eglise nous invite au désert, le lieu où Jésus a été tenté.

Des hommes courageux sont partis au désert pour mener ce grand combat. Ce sont les Pères du Désert dont on a conservé les Apophtegmes, ces sentences pleines de sagesse qui aident à lutter contre le Mauvais. Le diable est malin... mais il manque singulièrement d'imagination. En effet, il connaît bien les faiblesses humaines sur lesquelles il compte autant que sur sa propre séduction. Il vient diviser et... ça marche ! Un maître en la matière est Evagre le Pontique (345-399). Il écrivit un traité pour aider les moines à discerner les pensées qui viennent de Dieu de celles qui viennent du diable. Sa pensée est très pratique : il faut agir vite pour sauver sa vie spirituelle. Toute victoire sur les tentations, quelle que soit son importance, est fragile : la vigilance doit être de tous les instants (cf. 1P 5,8-9). De petites tentations accumulées font finalement perdre le cap, comme de petites vagues, régulières, finissent pas détruire une falaise.


Les huit pensées qui viennent du diable

II existe huit domaines d'attaque du démon, huit démons majeurs, génériques, que la théologie ultérieure transformera en péchés capitaux. Ils s'en prennent à trois domaines où nous sommes vulnérables : le charnel, le psychologique et le spirituel.


-        Le domaine charnel
 
Le tentateur s'en prend d'abord à notre corps et à notre vie matérielle. C'est la première tentation de Jésus au désert, celle de la faim.

Premier démon : la Gourmandise
Le Mauvais attaque d'abord par le ventre : voilà le premier point faible de l'humaine nature. Beaucoup sont déjà vaincus par ce premier combat (faut-il encore rappeler 1P au sujet de la sobriété ?) qui en entraîne d'autres : une fois que la « porte » est ouverte, les autres démons s'y engouffrent.

Deuxième démon : la Fornication
Comme la faim, les pulsions sexuelles s'Imposent. Ce domaine peut envahir le monde intérieur de l'homme et l'entraîner aux pires méfaits. Ce démon attaque avec prédilection ceux qui ont choisi la voie de la chasteté (soit la chasteté continente dans le célibat consacré, soit la chasteté vécue dans le mariage) et celui qui a un projet spirituel exigeant. Là où le Tentateur se manifeste comme le Malin, c'est précisément en faisant passer pour normal ce qui ne l'est pas. Et nous en sommes les témoins navrés...

Troisième démon : l'Avarice
Il s'agit de l'attachement désordonné aux biens matériels qui détourne de Dieu et de ses semblables. La liberté de celui qui est « attaché » aux biens est entravée : « La racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent. Pour s'y être livrés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont transpercé l'âme de tourments sans nombre ». (1 Tm6,10)


-        Le domaine psychologique
 
Le Tentateur s'en prend ensuite à notre esprit et à notre vie psychologique. C'est la deuxième tentation de Jésus : celle qui consiste à lancer un défi à Dieu, à l'obliger à intervenir.

Quatrième démon : la Tristesse
Pour le moine du désert, c'est la nostalgie du passé. Pour l'homme de la rue, il s'agit de la tentation du découragement, de tout laisser tomber, d'une morosité qui envahit l'esprit. Ce démon engendre l'égoïsme, le repli sur soi. Cela peut mener au désespoir, au suicide. I1 s'oppose frontalement à la joie chrétienne.

Cinquième démon : la Colère
Contrairement au précédent, il fait sortir de soi. Ce démon rend injuste, cruel, méchant (même envers ceux qui nous sont chers). Et quand il lâche son emprise, on se dit : « ce n'était pas moi ! ». Il n'existe pas de limite à la violence quand le démon de la colère s'en mêle. Il remporte une grande victoire si Dieu est « impliqué » : ainsi combien ont-ils abandonné toute pratique religieuse sous couvert de la colère contre Dieu ?

Sixième démon : l'Acédie
Ce démon, dont le nom grec est intraduisible, est celui qui rend indifférent, négligent. C'est le démon de la lassitude religieuse, de la tiédeur, celui qui persuade que l'on peut très bien se passer de Dieu et que sans lui on ne se porterait pas plus mal. Il s'attaque avec prédilection aux âmes saintes. C'est le démon de la fuite, qui pousse à abandonner son poste, à fuir ses responsabilités, ses engagements. Il engendre le doute profond, voire le scepticisme.


-        Le domaine de la vie spirituelle
 
Enfin, le tentateur s'en prend à notre âme et à notre vie spirituelle. C'est la troisième tentation de Jésus : adorer le Tentateur et maudire Dieu. Le plus souvent., le démon s'attaque aux personnes expérimentées, celles qui pourraient penser qu'elles ne sont désormais pas loin de la perfection ou de la sainteté.

Septième démon : la Vaine Gloire
Ce démon s'attaque à ceux qui ont bien progressé dans la vie spirituelle, tout particulièrement ceux qui ont fait une œuvre spirituelle. Pensons à la parabole du Pharisien et du Publicain. Le premier est un homme juste... qui est cependant blâmé. Cette tentation est celle de tous ceux qui s'attribuent à eux-mêmes un charisme. C'est un démon redoutable... mais il y a pire !

Huitième démon : l'Orgueil
C'est le démon qui conduit l'âme à la chute la plus grave car il pousse l'homme à se comparer à Dieu. Il mène à l'idolâtrie, qui consiste à déterminer soi-même qui est Dieu. C'est la tentation d'Adam, celle du peuple au désert. C'est l'inimaginable tentation de Jésus au désert : « Prosterne-toi devant moi ! » (Mt 4,9)

Toutes ces tentations ne sont pas illusoires. Si le Maître a été tenté d'adorer le Satan, comment le simple disciple, si avancé soit-il sur les voies de la vie mystique, serait-il épargné ?


Quelques éléments de conclusion sur le combat spirituel

Au terme de ce tour d'horizon, on comprend que les Pères du Désert aient entretenu, avec la sainte crainte de Dieu, une sage peur du diable. En effet, il est légitime d'avoir peur d'un tel adversaire car il met en péril la vie spirituelle du plus saint des hommes. Il faut être averti. Les Pères du Désert n'ont pas seulement étudié l'ennemi, ses ruses et ses attaques diverses, ils donnent également de judicieux conseils pour vaincre leur peur et sortir des attaques des démons. Voici quelques éléments à prendre en compter pour mener à bien sa vie spirituelle :

-        Ne pas voir le diable partout... mais, en même temps, savoir le débusquer. Le diable existe et il est à l'œuvre. Nous pourrions distinguer 4 niveaux différents de cette action :

Rappelons cependant que pour tous ces cas, il ne faut jamais désespérer, ni de soi, ni de Dieu. Jamais.

-        Le Mauvais ne peut rien contre celui qu'il tente
Le tentateur ni ses tentations n'ont de réelle prise sur l'homme si ce dernier les laisse entrer. Le tentateur rôde, il fait du bruit, il s'agite, mais il reste dehors. Il peut faire peur et même terriblement peur. Mais il n'est pas efficace. Hermas, dans son célèbre Pasteur, le dit : « Ne craignez pas le diable, car il n'a aucun pouvoir sur vous (...). Il peut faire peur, le diable, mais cette peur manque de force. Ne le craignez donc pas et il vous fuira ». (Le Pasteur, ch. 47, 6 et 7).

Il faut simplement ne pas se laisser séduire. Il faut aimer Dieu de tout son cœur. Il est important d'avoir la lumière en soi, d'avoir beaucoup plus de confiance en Jésus, le Christ Sauveur, que de peur du diable : « Soumettez-vous donc à Dieu ; résistez au diable et il fuira loin de vous. » (Jc 4,7).

-        Prendre le diable au sérieux
II ne faut pas prendre les attaques du diable à la légère. Il attend ses victimes là où elles ne l'attendent pas. Et qui peut dire qu'il n'est pas menacé ? Le combat est sérieux. Dieu lui-même l'a pris au sérieux et le Christ en a payé le prix fort. Le combat de Dieu contre la force du Mal, le combat de l'homme contre les dénions, c'est le combat de la vie contre la mort, de la lumière contre les ténèbres, du mensonge contre la vérité. Rien n'est plus sérieux. Le secret de la victoire contre les attaques du démon est là : tenir au Christ, être attaché à Lui. Il faut se laisser saisir par lui et ne pas le lâcher. Oserais-je dire, être possédé par le Christ ?

-        Il faut s'en remettre au Christ et utiliser les armes qu'il nous donne.
La Règle de Saint-Benoît dit qu'il faut « briser aussitôt contre le Christ les pensées mauvaises qui viennent au cœur et les découvrir à un père spirituel » (Règle de Saint-Benoît 4, 50-51). Plusieurs éléments sont à considérer ici :


Les mots de la fin : obéissance et humilité

Deux règles d'or, deux « mots magiques » : obéissance et humilité. Deux choses dont le diable est incapable. C'est pour cela qu'il déteste Notre-Dame. Faites un acte d'obéissance à Dieu, un acte d'humilité et le Tentateur s'enfuira loin de vous.

Le mot de la fin ? Nous le laisserons au Christ lui-même : « Je vous ai dit ces choses, pour que vous ayez la paix en moi. Dans le monde vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! J'ai vaincu le monde. » Jn 16,33)


 

Fr. Louis-Marie Ariño-Durand





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